LPDA n°41, juin 1985
lundi 25 avril 2011
mardi 12 avril 2011
Triturata
Michel Valprémy et Christophe Petchanatz
1.
Marcher en soi, surjeter les petites
blessures (pointu, pointu), avaler sa faim, marcher en soi, la tête au plafond.
Je pousse un corps siamois, si
frais, main sur sa nuque, et désigne les endroits qu’il a connus.
Les réverbères font sous eux.
Derrière, au plus sourd, au plus secret, des pas, une balade de dernière heure
; c’est le loisir du rat. Qui perd la distance et souffle ? Qui trafique ce
pays-là ? On n’a pas vu la clôture, le ciment fissuré, ni le lierre ni le tain
tavelé.
L’index bagué, jamais limé, ne
creuse plus l’épaule et traverse la joue ; ça sent le dentiste, les lilas
pourris, la peau trop sucée.
Alors, je renverse la table, toute,
les assiettes, les chiens. Il y a le bruit de l’horloge, des figures de linge
derrière la fenêtre serrée ; quelqu'un besogne à l’intérieur des murs.
Le doigt pèse sur le fil du couteau.
Je mange seul. Au loin, des souliers vernis déchirent l’échine des loups.
Je m’incline, lèche la bouillie sur
mes cuisses, les chiures lactées, grumeleuses. Plus bas, mon sexe est un totem
plié. La dent malade crie, trois fois. Je roule dans mon ventre.
Soudain, les lilas décoiffent la
lucarne, l’orage petit crépite, pelote d’épingles sur les haies rose spongieux.
Le vieux s’est assoupi ; il dort
sans discrétion. Cette fois, derrière les carreaux, l’entassement des visages
criards ; la bouche, la bouche surtout.
2.
La mer avance dans un silence palmé
; la mer, les méduses. Du boulevard étranglé les épaves croulent, tranchet,
histoires courtes et sérieuses, cinglantes. Moteurs affligés, un passant gobeur
de mouches : c’est toujours sa faim que l’homme interroge.
Le nougat a fondu.
Croiser les doigts pour que rien ne
s’arrête, limbes en dilution ; toutes lignes coupées, je me penche aux balcons,
vos yeux.
Journées pareilles à des charades,
salves, guirlandes, falbalas, je suis — tout de travers. L’homme recrache les
noisettes, les amandes, se redresse, dénoue les mains. Un phare poursuit
l’ombre ; la saison mensongère : il a plu sur les vagues. Et le ciel coud les
poches, un poing ouvre mes cuisses, la digue chavirée. Survivre, le drap comme
un cocon et les bruits de l’hôtel. Tâtonne à chaque interrupteur, frontières
minuscules, destin léger des cloisons que l’on frôle.
En bas, selon les jours, on se
rencontre un peu ; quelques pas échangés sur le môle, dignité, cigarettes anglaises.
L’os trahit ; fièvres pelotonnées.
Ils astiquent le cuir des blousons de baroud. Un coulis dentifrice éparpille
les mots. Nos ventres pouffent et fondent.
— À l’abordage, dis-tu ? C’est
question de chance, paumes des vierges — si maigres — pressées aux hublots de
l’escale. Bleus. Luxe serait mourir ensemble, impassiblement.
3.
La lune couve le lit, c’est la
blancheur connue. La porte du frigo se referme en silence. Un félin très docile
lape, et la peau, et le lait. Alors, sous la paupière, la petite lueur commence
sa tangence. L’homme raconte un synopsis frangé : le fiel des soirées
indécises, l’attente sans objet, le moût de la caresse, le vernis d’autres
doigts sur la tête d’un mort. Il ajoute les ongles au désir, sans frais, pour
colorier l’image, un corps de baves rouges.
Dehors, les cobras se dédoublent et
muent (douleur aux quatre coins). Puis, le hasard troue la porte — la hulotte,
un cancrelat, le myosis du chat. Appels de croupe ou d’acné, de viande froide.
Dans l’ombre du matin, inamovible, tout hérissée de griffes comme feuilles de
massette, l’homme peine, voit venir. Il tire la langue, les mouches collent
leurs œufs. Un brindisi fameux monte de la cour, déchire le cristal.
Avec la poussière du plâtre, la
salive, des rognures choisies, il façonne un gri-gri d’allégeance et rêve d’une
figue, du sérail éventré.
Dandy, parfume ton cul, réglisse et
mimosa !
Très mol, il jouit, un jus sans
épaisseur. La lumière est un zèbre immobile, harmonies de catgut. Le mica coupe
l’œil. L’homme miaule.
4.
Et ça siffle, si moite, la rampe des
chaudières, sillages occultés — sur le miroir de poche, narines. Croquemitaines
en vitrines, ton minois par erreur y chercher. Bajoues sur l’étagère, et les
chiffons grand teint : la prunelle fait son galop. « Cousu main », une histoire
réversible.
Sueur, tu grimaces (ton talon dans
la grille ?). Ainsi, hennir aux losanges du ciel ; bien sûr, la clôture.
Retrouver dans les touffes épaisses des jouets, des coquillages, gélules des
enfers au travail de l’ivoire, les sphères accolées, l’étiquette jaunie. Il y
aura, là, l’escalier de nos ruses ; cachette, entre l’étole d’astrakan et la
soie floche les allergies remuent. Le jeu du crucifié dans la soupente fauve.
Peindre le sang ; cela fait mal après le fouet, le juste — et les épines.
Alors, et malgré les vieillards épieurs, démonter l’échafaud, battre et chasser
la poussière, croûtelettes de noir — ils ont payé en caprices voûtés, toussant,
crachant autour de l’orifice. Moloch, une voix les retient.
5.
Je respire ton rhume. Tu batailles,
joue mordue ; claquent les ligaments de nos cous. Les héros se changent en
hyènes, les féroces, en busards.
C’est une sombre histoire : le
comptoir spongieux, les dés au tapis, l’arête sur la cendre. Le jus rouille
dans un verre taché d’empreintes, aphtes, dartres, doigts mécaniciens. Ils
récapitulent les alphabets, un jargon routard, perdent leur temps, reluquent. «
Tempo ! » grésille une voix ; bruit de chasse d’eau, targette, l’homme revient,
reboutonne, rote. À peine plus tard, une serveuse.
Elle, lasse du jingle fluo. Le rouge
de ses lèvres bague la viande des tarzans. Payée pour ! Sautent bouchons, la
loterie des bulles.
Il y a des ivresses, trognes
aubergine, ce tourment qui bouscule les tables — malgré le plomb des corps —
bancs et fieffés candélabres aux usages muqueux. Les avatars musclés, la main
captive des braguettes, l’explosion des matrices. Bestioles à chaque pouce
empalées crissent sur le zinc.
Avec la pluie, les cuissardes du
patron. Un hobereau vautré ronfle dans le fauteuil chippendale ; les femmes
répudiées errent, frottent leurs hanches saillantes, croupes et mamelles, à la
pique des soudards.
Et toujours, dans le recoin connu,
quand le silence blouse, l’ongle sur le plâtre.
Fatigués ; ma chicorée, coquelicot
dans ta tresse, au bout.
6.
Cruelles, les pattes, les
mandibules… Un branle-bas sous le vernis. L’océan fouille les oreilles : ça
coule marron aux commissures. La dame empeste.
Dessous les saules, les jonques
miniatures, marmots endimanchés avec quelque part dans le corps une pelote de
crin et d’hameçons mêlés. Des ombrelles, plus loin, s’ouvrent et se referment
sans raison. Les rires sous le gant, trois bateaux de prairie, de ciels très
lisses, chahutent. Parfois, comme l’aspic, un cordeau prend le large. Le
désespoir colle aux cils de la petite ; jusqu’au naufrage.
Le couchant calque les joues trop
poudrées. Les nourrices. Révérences. La dame s’incline, le genou craque avec
l’insecte (mygale tapie sous la soie). Alors, dans l’herbe frissonnante, les
frasques invisibles, rubans chus du sac à ouvrage et pelletées d’humus ; on
emplit pesamment le fossé, ton visage très blanc, la haie de ronces et de baies
violettes. Son bras qui pend de la chaise longue. Les navires trempés touchent
le fond. Le fichu glisse, et le châle. Une fillette égarée rit, lèche ses
lacets au bord du bassin rétréci. Le menton de la dame tremblote dans le col
brodé, une feuille brune frôle la tempe. Un seul jour, néanmoins.
7.
Dans les marais en fièvre, les
guéridons de fer. Au pied du pylône, les grands guerriers ne distinguent plus
que l’ombre tremblée du fuyard. Des sifflements derrière ; les cris ; la tribu
salive. Enfoncé jusqu’aux reins dans la fange et le moût, l’orpailleur avale
les pépites. C’est bientôt l’heure des feux, des lourds filets. Courir, hésiter
entre la morsure du gel et la meute qui traîne son brouillard ; courir sans
faire mousser l’eau, la moire trompeuse, sans claquer des dents ; courir,
serrer le cul, refouler la chiasse, le butin.
S’offrir un plongeon sous les
guirlandes défraîchies du hangar. Il y a, sur l’estrade, des corps en
mouvement, le guinche des guêpières. Essuyer les petits caillots jaunes, tendre
les doigts, roides, sans gâchette. Le lamé frangé des tangos, les rails des bas
couture. Des pouffiasses, poignets tatoués, sentent l’auge et le foin. Le
fugitif carambole les chaperons. L’estomac distille l’ammoniaque, le mégot
froid, la fortune. Trois pas en avant…
8.
Aussi la sourde anatomie, lâches
défigurements, l’asthme, la couperose. Ils se nouent l’un à l’autre avec des
airs, roulent des miettes, encombrent le passage. Le soir, au château, les
vestales s’enferment dans les penderies, hument les paletots, attendent le
bretteur —abricots mâchurés. Le maître taille sa barbe, essuie le sang du
plastron… Et les dépouilles sur les tables, sauces, farine (les langues au
chicot) ; ces vieux cuirs serviles. La lumière, enfin, les étrenne. Et ils
aboient, massifs, enracinés dans la tourmente. Ils aboient sans relâche, sans
passion ; d’une façon catégorique. Les bourrasques mènent leurs cargaisons
fourbues, les roulettes, les pèlerins qui se protègent de la pluie avec des
carrés de toile tenus à bout de bras. Sargasses.
Pleure, princesse, le désert gagne,
ta ceinture a rouillé. Il y a des tombes très rudes sur les chemins du sud. Les
bannières éteignent le ciel et le sable creuse les dents des héros. Mais
cependant le rut aux cuisines culmine. La pâte est prise : on peut servir,
Madame.
9.
Tout près, les baquets déjetés où le
linge se tasse, loques de carne et brou de noix. Sous le sureau, les visages
léchés, les grappes noirâtres, le suc des poignets dans la nasse. Aussi, au
loin, la gigue des badernes, le spectre des pouliches écumeuses ; crinières
fouettent la brume. En terre meuble, l’étrave dérange les os. Derrière le
terril, le fric-frac des salives, l’étreinte des orvets. Partir à vau-l’eau,
jamais ? Trois barques chavirées ; au bout des gaules, les noyés, gonflés, bleu
d’encre. Culotte courte craque, les paumes encrassent le coton.
L’enfant petit, l’orphelin de
juillet, découpe des fenêtres dans la panse des morts. Il joue à Triturata, au
boudin à vent, tranche pouces et orteils pour le troc des jeudis futurs. Les
roseaux, les coquilles, lèvres fendues ; baisers.
10.
Les chapons. Des filles sans malice
le désignent du menton en s’essuyant les mains. Il est criblé de taches, de
pointes lumineuses ; tout son corps lui échappe, a des gestes nigauds — et ce
bouillon épais, brunâtre, qui déborde les yeux, le pille, escamote la gorge… Il
n’a pas tout à fait le sérieux requis ; les boules de coton gonflent ses joues.
Il va pleurer aussi. Les lampions coulent, la cire brûle le front des badauds.
Une averse de grêle meurtrit les seins des matrones, trempe les bouffettes, les
bérets. Sur l’estrade, le nain, enfin, délace sa braguette, la coque rouge.
Dans la morosité et le café tiédi, dans les éclairs timides et laiteux,
l’adolescent ose toucher l’épaule de son frère. Ils regardent le gnome, muet,
grotesque ; la chèvre qu’on amène. Même les ivrognes font silence. Alors, quand
le nabot s’enfonce dans la bête, muette, consentante, une habituée des foules,
le jeune homme craintif, sans bégayer, dit :
— Messieurs, à mon tour !
Le Magazine de l'Homme moderne (internet), vers 1990...
lundi 11 avril 2011
Loin
Michel Valprémy

Supplément à Bulle n°9 Mars 1996 - ISSN 1259-928X Christian Dégoutte Au Bourg 42260 Bully
Quel silence, enfin, intra-muros, à trois cloisons du
premier homme, à trois cloisons du bris des porcelaines, du tintouin des casseroles - un tel sabbat pour une soupe-minute! -, loin, loin des musiques indiennes, du tam-tam vaudou, loin du marteau et de l'enclume, du clou rivant le cercueil de nos anciens à bout de souffle, le cercueil des athlètes en maillot rosé, décharnés, rabougris, rétrécis du printemps au printemps, loin des rats crucifiés, des moutards fouettés pas pour rire, loin, loin, loin de la crécelle des ondes publiques, du babil des stars à une branche (j' te racont' pas - s'ils disaient vrai), loin des missels terroristes, croc pour croc, loin des jeux de cordes et de mitraille, de la rancune pierreuse du bon mari de naguère, à deux étages du dernier crève-la-faim (le clan est complet), à deux rues du bizness café-trottoir, cinq d'un amour frileux qui me fit confondre une fois encore la fourrure et le sel, loin des porches, des parvis, des brocantes sacrées et profanes, loin des musées sans poussière, sans chair ni diablerie, ailleurs, en repli, en deçà du nombre, au secret, au repos, loin de la lumière miraculeuse - jour et nuit - des marronniers de mars.
Et quel repos, là, sous les paupières, sous la peau de
l'œil, sur cet écran frontal, demi-lune tantôt bleue, tantôt rousse, tantôt paille de fer, quel repos en ce pays, en cette lande ondoyante (à peine), moirée (presque pas), en ce cosmos petit où s'incrustait, décalqué blanc sur blanc, le rectangle d'une fenêtre d'été ouverte à deux battants, où se dissipait dans un gris uniforme le brouillard des chagrins vendus aux encoignures, où le plaisir, Madame, oui, coulait sa liqueur d'orange, ses braises en limaille, où s'éveille parfois le souvenir d'une sieste spéciale - la première dans le camp des faneurs les plus costauds du monde -, un sommeil pour du beurre à l'ombre d'un béret.
Ici-bas, donc, dans l'obscurité de la chambre, juste avant les pulsations du rêve (à Séville trois éventails très-chrétiens lâchèrent des taureaux, des pivoines et des naines poudrées au pied d'un reposoir), juste avant l'embaumement du sommeil (anesthésie brutale ou philtre cotonneux), avant le dépli des fatigues, j'habite des cabanes que j'inventais quand je les habitais.
Reste à dormir debout, sourd,
sonneur, souche, plomb, bébé, loir, comme tout ça, comme après la mort d'Elle & Lui, après la noyade, après l'hôpital, chambre 231 (j'deviens foll' p'tit, foll', la douleur me quitt' pus), chambre 37, ma main vive dans la sienne morte avant l'heure (me r'fair' la c'ris', huit jours, me r'fair' la c'ris), chambre 24 où le corps rote et pète sans trop le vouloir (s'cus', c'est Navarone, c'est l'ouverture 1812), chambre 18 (jet? mes dents, j'te prie, j'te prie, jett'-les, après), dormir loin du dormeur (trop tard, trop mangé, h.s., pas l'envie), loin du ronfleur, de l'asmathique, de l'allergique, loin du bébé baveur et hurleur, loin du chien moribond, dormir, meunier, dormir, belle au bois, dormir, poupée dormeuse, chambre x, chambre froide, inconnu au moulin.
Il est nuit, il fait nuit, il se fait nuit bonnes gens d'ici,
d'ailleurs et de partout, nuit profonde, épaisse, épaisse, quel moka! quel civet! Des parpaings de suie ; l'oreille, seule, les traverse et fouille dans le marc ; revanche des bruits perdus, des bruits perdus du jour (la lumière de midi palpable, nourrissante, brûle les sons, les mélange en sa sueur, en son jus d'ambre chaud - ô mon insecte piquetant la pelure du ciel!) ; nuit noire, trop-plein d'embuscades, de miroirs aveugles ; quelle est la main et l'ombre qui me trouent, me réjouissent, me défigurent? Si c'était le dernier mystère, un carbone vierge épingle dans la chambre obscure, dans la cabane close, dans l'écurie, cible sans marge, sans lisière ; et cracher dessus. Nuit claire, più chiara del giorno, en arêtes, en squelettes - l'espion se démasque et salue les fontaines -, nuit de douceur ruisselante - le givre, même -, qui invente la transparence du vitrail, des lacrymatoires, des fioles médicinales et des flacons d'agate où le sage chinois emprisonne les brouillards des cimes et des vais, nuit pour les amants extasiés aux yeux toujours ouverts, nuit d'Iseult, de Didon, nuit bleu nuit, nuit d'Idumée, nuit d'une unique nuit.
Quel ennui, soudain, entre les draps, dans la grotte tiède
peinte par les hommes de l'art neuf, quel ennui, chaque nuit, sous le plafond crispé, à tondre les moutons, à les égorger, les étriper, à clumer dans son coude, à compter sur ses doigts (sept, douze, mille tre), quel ennui dans ce parking désert, dans cette rue obscure, cette voie de garage, en ces impasses gigognes où je recule, où j'agonise pépère, en pure perte, loin des rats et des taons, loin du caquetage des mamies bucoliques, loin des gares et des quais, loin, loin des halls cannibales, des blagues de comptoir (ici Radio Moquette!), si loin d'une main tendue, d'un coup d'épaule, loin, loin, trop loin mon amour du boucan de ta panse.
Nuit bleu nuit (extraits)
"Est limaille en frisons, petit plomb, impression soleil crevé"
Michel Valprémy
dimanche 3 avril 2011
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