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jeudi 12 juillet 2012

Portrait minuscule de l’homme Degoutte

Michel Valprémy



Portrait minuscule de l’homme Degoutte que je n’ai jamais vu, qui, pourtant, m’écrit  parfois d’une rive à l’autre

Il dit qu’il est paresseux, qu’il aime ce qui est futile. Il dit que Claude Seyve qui l’avait à la bonne pensait que la bêtise, la sienne, celle de Degoutte, était un de ses charmes. Il dit qu’il marche les poches vides dans la forêt, avec les sangliers, qu’il roule à vélo au bord de la Loire, à travers les monts du Forez, qu’il roule quand l’air est de bonbon. Il dit (faut-il y croire ?) qu’il souhaite mener une petite vie tranquille pour faire ─ il dit faire ─ tranquillement des petits poèmes tranquilles, une vie qui le verrait assis à même le sol, sous les orangers ; et simplement regarder, écouter, renifler. Il dit que la folie lui fait peut-être plus peur que la mort. Il dit qu’il est souvent une maman. Il dit que Cavafy l’a cloué, qu’il a longuement caressé les sculptures d’Henry Moore, que sa clarinette ne chante pas encore comme Maria Callas. Il dit qu’il éprouve une sorte de répulsion pour l’écriture, qu’il fuit les crayons, qu’il ne veut pas se laisser aller aux signes extérieurs de poésie. Il invente des slogans : « Vive la surcharge émotive ! » des proverbes : « Connaissance de papier n’est pas venue à pied. » Il dit que le bois qui flambe sent aussi le vinaigre. Il dit qu’il m’écrira un jour sur des feuilles de châtaignier.

Pré carré éditeur, Le chasse-patate, juin 2003

dimanche 31 octobre 2010

Diableries. Poème du jour n°60

Michel Valprémy

1.
Puis je lave l’intruse, à mains nues, du genou au palais. Mon œil savant, mes cisailles décousent l’habit de noce (cygne et soie, cretonne pour l’envol) ; et le marteau sacré, l’outil choyé, sent la poudre et le lin. Reste un fantôme sous la toise.
 
2.
Mon ombre gît contre l’horloge, mon ombre dans l’ombre secoue ses billes, son avoine. Mon ombre fait la pluie qui dévore et ma couche où la bruyère m’enterre. « Mange ton poing ! » Les cavaliers errants fendent la bise, poitrail fumant, sexe de pierre. Mes couleurs sont louve et violette. Ma fenêtre ? un tilleul. Mon désir ? chair à chair, le bastion. J’invente sur le pouce des grelots de fortune, des gris-gris presque vifs. Ici crapauds, jonquilles ont le même âge, la même étoffe. J’épelle des noms impies, des noms de l’outremonde. Rentrent au bercail fier loustic et vierge pleins.
 
3.
J’ai la potion pour intimer l’attente. Sauvage est ma bouillie, bienheureux le blasphème. Je lis dans le miel mou, dans la cervelle des noix, dans le sable crispé des pisseuses. Mes longs drapeaux n’appellent qu’épouvantails, que goules acharnées. Demain la misaine, la friction des amphores ! Demain ! Chaste sera la nuit, une et une, tendue, un roc.
 
4.
Fioles de filles, diableries, corset, cornette, babouches d’ambre, « qui s’y frotte se tue ! » Et la peinture, la miniature : croisée, hautes tours, rixes roses à califourchon. Le fiancé mort meurt chaque nuit. Blanche cavale couche au tombeau.









 
Extrait de Le Dit d’A-M B.,  Atelier de l’Agneau, 2003

dimanche 1 novembre 2009

Bonhomme en terre

Michel Valprémy


BONHOMME EN TERRE, en viande, bonhomme d'os (moelle blanche, bile noire), bonhomme las, usé entre au placard. Il a ses raisons, il les touche du doigt, des lèvres, du bout des socques (mort du loriot, gel des eaux douces, vent qui décoiffe, retour en boucle du pendu). Le loquet crisse entre deux mondes. L'hiver, le grand hiver fait ventouse sur la haute lucarne. La lune pleure son lait jaune. Cent années sonnent. Au mur, le spectre des balais, la momie chauve des vieilles bêtes, des taupes, des putois.

— Neuf clous rouilles trois fois utiles sous la langue, il ne faut plus parler, hurler, murmurer. Les mots couchent dehors, au bois et au balcon, les mots frileux, les mots armés, tout le potage, l'alambic ; plus parler (la règle c'est la règle), plus rire, déglutir. Il faut rincer sa bouche au jus sable et salpêtre, il faut sucer pâte de sel, d'épines noires, mâcher chardons, bogues pilées, rata d'avoine et de coquilles. Et là, comme un dernier mensonge, cracher le compliment des fêtes, des estrades, la prière au Jésus barbouillé, le babil sourd du p'tit modeste, merci, merci, merci, les treize poèmes aux treize aimés, pour finir les treize, les treize à la dizaine.

— Boucher les trous de nez, des oreilles : tampons d'étoupe, de cire molle, boulettes d'ouate et de pain bis. Le givre pue déjà la première jonquille, l'armoire encore les vieilles rosés. Fini le sent-bon des cousines, qui vire à force, nougat de l'épaule, flic flac prairie des franges et des boucles, des accroche-cœurs. Aucun ruban de sueur – suivez-moi ça ! – sur le tricot poilu, même en décembre, du scieur de long, du charbonnier, aucune cocarde à miel sous le torchon des pâtissières. Silence ! Silence ! Et le pouls cogne, tango, dans le tombeau. La mouche qui m'a frôlé crève, inconsolée, sans son moteur, sans ses sequins.

— Ôter les hardes, toutes, le haut, le bas, glacer la couenne. Au coupe-choux tailler l'épi, blonde auréole qu'on voit de loin, exprès, dans la nuit noire et le brouillard, au beau milieu du bal, au-dessus de la houle, de la foule, au premier rang des pèlerins du foirail au plaisir. Fouetter (la règle c'est la règle) à tour de bras (verges d'osier, bambous, chiffons noués) les flancs, l'échiné dure qui en vit d'autres, et des violettes, et des bien mûres, du septième ciel au trente-sixième dessous. Bander l'aplat des seins, soucoupe et bouton rouge : friction interdite, pinçure au sang, chatouillis de plume. Trop de caresses ont débouté l'orage, le soleil rouge. Plâtrer le sexe et l'entre-deux. Mais Guignol danse, carcasse idiote, très-nu, très-rose, danse toujours, cheftaine à la trompette, abbé qui croque ses couleuvres. Fixer les fers, le piège à loup, l'entrave épaisse du grand bœuf à malice.
Bonhomme de peau ferme les yeux. La neige qui va tomber est un boisseau de suie. Il n'y a pas âme qui vive au-dedans du dedans.

Le Grand I Vert n°4, avril 2003