lundi 9 août 2010

Vient de paraître : “Lilas-Zone – inventaire” de Michel Valprémy

Editions des Vanneaux

 

lilas-zone1 

“ Matière précieuse, lumière précieuse. C'est écrit au scalpel, à l'emporte-pièce. Les répertoires d'objets sacrés qui renvoient à un cadastre des lieux sacrés reconstituent comme à partir d'osse­ments la geste de l'enfance, le Grand Jeu, creuset des sacralisations sacrilèges (celles qui ne seront jamais confisquées), et peuvent aussi renvoyer à toutes les pistes explorées par une œuvre assuré­ment précieuse puisque entre toutes, dépositaire de secrets perdus, elle engrange et dilapide des trésors de fantaisie et d'exigence, de rigueur et de liberté. ” (François Huglo)

 

“ On n'a pas la berlue ; c'est tout plat, le dos de la main, un drap couché, une pâte à tarte sans grumeaux, tout plat et sec ; à peine, discontinu, un bourrelet de terre très-brune esquisse-t-il les bords anciens de la cuvette où l’on déposait culottes courtes, espadrilles, socquettes et le petit linge bien propre des poupons pisseux. La source ne tarissait pas, elle coulait sans s'essouffler, sans hoquets, elle pissait fin, un doigt, même au début, au tout début du monde, quand il tomba du plomb, des cailloux chauds, quand le fumier prit feu. Verte était la surface, d'un vert bouilli, fumé, avec un tulle de pollen, un voile qui plisse et pèle au premier vent comme la peau du dessus d'un cousin roux que n'aimait ni son père ni sa mère, ni la maîtresse ni la bande des zigouilleurs, ni le soleil tamisé qui fortifie pourtant le plus chétif, le plus pâlot des gosses de la grand ville et des bara­quements.” (Extrait de “La Mare”)

 

Commande (10 € + 2 €)

ÉDITIONS DES VANNEAUX - 64 rue de la vallée de Crème
60480 MONTREUIL-sur-BRECHE

dimanche 1 août 2010

Mansarde

Michel Valprémy
à J-André Caldéron

      Dans l'hypnose des sillons et des tours un pick-up crédite le crachin imaginé du ciel plat, inutile.
      Le jeune homme blanchi de mousse, derrière la cloison, rase sa barbe-broussailles.
      Sous ce grenier pentu perceront les tiges de l'été.
      Je persiste dans les mares du café éternel, remède sur le temps infidèle.
      Je bois aussi son haleine de fumée.

Inédit. 20.01.1976

dimanche 18 juillet 2010

Sérigraphie

Michel Valprémy
A Jacques Cohr

L'oiseau de fer se décompose, outre crevée,
Edentée, défoncée,
Cul de tôles plissées.
                  Spectateur, en recul, je conçois une musique...choc urbain ? Cris sur l'écorce ?
Les astres liquides caressent l'emblème mécanique.
                   Les insectes ont-ils jamais brisé leurs ailes et carapace se croisant, se dépassant ?...
Un peintre, charognard du hasard,
Vomit,
De la pourriture d'acier,
Ses couleurs comme des voyelles.

Inédit - 25.9.1975.

dimanche 4 juillet 2010

Au grand soleil

Michel Valprémy




LPDA n°95, août 1986

dimanche 27 juin 2010

Comme effacé

Michel Valprémy

disparus dans le loisir de l'autre sans expliquer soudain le hasard ou de quel aimant
il ne resta qu'une trace le faisceau régulier inexplicite (d'abord) du spot dans l'oubli des lunettes et peut-être (n'inventais-je pas déjà ?) le sanglot secoué des glaçons mais rien autour n'avait tremblé craqué ni brume ni fumée aucun brouillard une anesthésie choisie (forcée ? question ultérieure) la douleur trancha la nuque et le sang incolore coula sur le tabouret les coussins les tables les murs l'œil s'égoutta je n'avais rien vu (ou si peu si pauvre) le ventre s'ouvrit comme pamplemousse juteuse juteuse viscères pendus rien d'autre aucune dérive pas même le pas la négligence du geste un laps figé glaciaire le silence cellulaire il n'y aura donc pas de notes photos diapos films toute condition occultée — mais vraiment le verre parle et l'on ne boit pas — nul frôlement une absence de salive et de contacts
l'oubli s’achève dans l'oubli la chute et la coupure des graminées




Inédit – 14/04/1981 - 1985 (dessin)

mardi 15 juin 2010

Nota Bene

Michel Valprémy














Tuyau n°7, juin 1986

dimanche 30 mai 2010

La loi

Michel Valprémy

Ils ne s'inquiétèrent pas le premier jour. Talion, le chat sacré, le Birman, avait disparu. Ce n'était pas la première fois et il connaissait bien les lieux. L’animal de luxe vivait comme un chat de gouttière, le plus souvent dehors, par tous les temps. Cependant la période du rut était passée. La chaleur d'août, comme une ankylose, retardait la décision d'une recherche systématique. Le benjamin de la famille restait inconsolable. Une semaine s'écoula sans cris, sans appels, sans témoins.
On le découvrit inanimé dans un recoin de la grange aux foins, la patte avant droite prise dans un piège à rats sommaire (personne n'avoua jamais l'avoir posé). La grand-mère répétait que le plus proche voisin était le coupable, ne lui jetait-t-il pas toujours des pierres ? La blessure profonde et puante découvrait les os, la chair bleuie se décomposait, les fourmis s'y pressaient. Le sang séché tachait le poil crème, les yeux bleus à demi fermés suppuraient.
La mémé et son petit-fils soignèrent sa plaie avec un coton imbibé d'eau-de-vie ou d'une lotion de romarin. Talion se laissait faire sans plaintes, parfois il haletait comme un chien au retour de la chasse. Les autres s'écartaient, dégoûtés, en l'apercevant, ils refusaient de manger avec force grimaces quand le chat, réclamant quelque nourriture, déposait tant bien que mal sa patte déchirée sur les mollets ou les genoux.
Les vacances étaient gâchées. On décida "d'achever les souffrances" de l'animal qui, malgré les rebuffades, retrouvait en boitillant toutes ses habitudes. "Ça nous enlèvera une épine du pied !", enfin une parole franche. "Qu’est-ce qu'on en fera en ville ?" Le petit pleura, supplia même. Rien n'y fit !
Le fusil fut nettoyé, "Ça sera fait pour l'ouverture !" et le coup partit tôt le matin derrière les anciens cabinets de planche. On sut que Talion était enterré sous le tas de fumier car l'enfant y déposait régulièrement les plus beaux dahlias du jardin. On instaura le silence. Les siestes, les baignades se succédèrent comme avant. L'œil de la grand-mère devenait cruel, l'enfant, accroché à son tablier, ne la quittait plus.
Dans les premières nuits de septembre toute la famille fut réveillée par des grattements ininterrompus à la porte d'entrée. On ne découvrit aucune trace, aucun indice. Le petit, sans l'avouer, remarqua des écorchures sur les plinthes de la cuisine. La journée des miaulements résonnèrent dans toute la maison comme un écho lointain, entêtant et lugubre répondant à la sonnerie de l'horloge. Le vent devint coupable. On inspecta sans résultat les cheminées.
Un matin, les deux filles aînées et leur mère se levèrent les bras et le cou lacérés, griffés, piqués de morsures. On accusa les bestioles nocturnes, araignées, cancrelats ou mille-pattes. On parla même d'une allergie aux premières girolles.
Le jour précédant la rentrée des classes, le père, arpentant le verger se coupa la jambe droite avec la faux oubliée dans la luzerne. Sous la chair soulevée comme un copeau on apercevait le tibia.
La nuit de l'accident les miaulements cessèrent. Tout sembla rentrer dans 1'ordre. Seul, chaque dimanche, le garçonnet retournait brièvement devant la petite croix d'osier surmontant le tertre de fleurs désormais pourries.
A la Toussaint le père que l'on croyait guéri recommença de souffrir. On multiplia en vain les visites aux médecins, aux spécialistes. La blessure ne se cicatrisait plus, le pus coulait sans interruption. La gangrène se développa. Il fallut amputer.
Au printemps le père se tira une balle dans la tête avec le revolver qu'il conservait depuis la dernière guerre plié dans un mouchoir au fond du tiroir du confiturier.
Un peu plus tard dans une haie d'aubépines bordant le pré des cognassiers le petit-fils aperçut un chat, réplique exacte de Talion. Il crut le voir sourire.

Inédit

La saison des A

Michel Valprémy


LPDA n°41, juin 1985

dimanche 16 mai 2010

Berthe la douce

Michel Valprémy

Berthe est une femme douce, une vieille femme ridée et douce au regard tendre. Berthe ne ferait pas de mal à une mouche.
Berthe ne ferme jamais la porte de son logis, mais elle ne bavarde pas sur le seuil, c'est impoli. Elle fait entrer, même pour un petit instant. On peut, à l'occasion, partager son modeste repas, un ragoût de pommes de terre, sans viande, qu'elle a baptisé "sauce cailloux".
— " Rien de plus facile, asseyez-vous, j'en ai pour une minute... Je fais revenir mon ail, doucement, doucement, je suis à vous... Un peu de farine, pas trop, pour le roux... Je viens... Ça va cuire tout seul. Je blanchirai avec un jaune d'œuf, des œufs frais de ce matin. C'est la bonne Amélie qui me les porte. Je blanchirai ; et le tour sera joué."
Berthe trottine dans sa cuisine, du placard au réchaud, du réchaud à l'évier. De temps en temps, elle soulève le couvercle du fait-tout, diminue la flamme, recueille un peu de jus dans la cuillère de bois, goûte en faisant claquer sa langue, rajoute une pincée de sel ou un demi-verre d'eau.
Chez Berthe on ne doit jamais s'asseoir sur une chaise ordinaire. Il faut prendre le grand fauteuil rembourré.
— "On me l'a offert le jour de mon départ à la retraite. Le Directeur lui-même. Quarante-deux ans dans le même magasin. Vous vous rendez compte. Un Grand-Magasin. C'était fatigant pour les jambes, debout toute la journée, du matin au soir. Mais ils étaient gentils avec moi. Les autres vendeuses ont fait une collecte. J'ai pu acheter à ma remplaçante, la nièce de ma jeune sœur, vous savez celle qui n'a pas eu de chance, son mari est mort dans le nord, d'un coup de grisou... Qu'est-ce que je disais ? Oui, j'ai pu acheter la glace ovale à la cordelière dorée, et ce vase d'opaline. J'ai reçu le grand diplôme, avec mon nom. Regardez ! Je ne vous raconte pas des histoires. Berthe Desmoulins. C'était moi la plus ancienne. Et puis, ça fait des souvenirs."
La maison de Berthe est bien tenue. Le buffet, la maie qui appartenait à sa mère, luisent et sentent la cire. A la bonne saison, elle les remplit de bocaux de légumes, de fruits au sirop, de confitures de toutes sortes. Le coing et le melon ont fait sa réputation. Des petits pots placés sur le devant des étagères, un échantillonnage de ses préparations, sont réservés à la dégustation ou à la distribution. Pour les grandes occasions, les visiteurs de marque, l'Adjoint au Maire en raffole, Berthe ouvre avec fierté son stock de miel. Elle est la seule à posséder, au fond de son potager, deux ruches en pleine activité.
Berthe ne quitte que rarement sa maison, quelques rhumatismes articulaires l'empêchent d'envisager de longs parcours. Elle verse au cantonnier une modique rétribution pour l'entretien du caveau de famille, où sont enterrés son père, sa mère, et sa jeune sœur qui n'a pas eu de chance. Berthe fait aussi porter quelque bouquet sur la tombe de Marcel Pinquet, le seul homme qu'elle ait aimé. Il fut assassiné d'un coup de surin dans une rue de Tanger. Le jour du retour du corps, la fiancée lui a juré fidélité, promesse tenue malgré les conspirations d'une famille bien décidée à la marier.
Berthe n'a rien à craindre. Elle est si douce que personne ne peut l'abandonner. Les commerçants la servent à domicile, elle les remercie d'une liqueur ou d'un cordial faits maison. Berthe a la main verte, les balcons de ses fenêtres, cactées et géraniums font l’admiration de tous. Ses boutures sont recherchées, on lui demande conseil pour l'arrosage, l'utilisation des engrais. Quand le temps s'y prête, elle se dirige, cabas au bras, vers l'impasse des Faures. A quatre pattes, elle glisse des boulettes de pain et de viande sous le portail de l'ancien maréchal-ferrant, nourrit une kyrielle de chats abandonnés. Parfois, aussi, Berthe va à la messe. Elle récompense d'une pièce ou d'un billet, à part égale, les enfants de chœur, connus ou inconnus.
Aujourd'hui, elle n'est pas peu fière. Elle est invitée. Elle mettra sa nouvelle robe gris bleu. Pour une fois, le noir ne sera pas de sortie. C'est Monsieur Rombert, le marchand de volailles, qui a invité Berthe. Personne dans le village ne saigne les poulets, ne dépèce les lapins comme elle.

Inédit

Ta corne

Michel Valprémy


Ta corne

LPDA n°11, novembre 1984