samedi 5 mai 2012

Ces sœurs mariales

Michel Valprémy



ces sœurs mariales, ces nonnes au teint de cierge, ces zélatrices sous la bure, pieds et mains déformés par les engelures, ces saintes femmes extasiées, roides, béates, le cœur percé d'une flèche d'or, douce et cuisante, la poitrine sèche, le flanc inondé de lumière iridescente, les chevilles et les poignets dégouttant du Précieux Sang, ces pénitentes mortifiées, ceinturées de punaises et de semences, couchées les bras en croix, la face contre le pavement glacé, les reins et les cuisses écorchés par le chat à neuf queues, qui jettent les lambeaux de leur chair dans le trou des latrines, ces moines châtrés qui redoutent encore la fragrance du cinnamome, les effluves de l'encens, le cou laiteux des novices, ces ermites troglodytes et aveugles, ces anachorètes dans le désert, ces stylites debout, immobiles sur une jambe, tourmentés par les mouches, infestés de vermine; comme les plus rigoureuses, comme les plus parfaits, ne rien avaler, quarante jours durant, boire l'humidité des tombeaux ou, peut-être, au commencement, après la pluie, glisser la langue sur les feuilles de houx, la tige des rosiers, entrer très vite en macération, charogne puante, fondre, rétrécir et, enfin, sans toucher les bords, passer par le chas d'une aiguille


LPDA n°77, mars 1986

Hémisphères

Michel Valprémy




LPDA n°9, octobre 1984

Cellule

Michel Valprémy



Non le ciel n'est pas attristé son calme se brise d'oiseaux marins                         barreaux de tristes ratures on crie parfois dans les couloirs (la peur électrique) sur le plâtre trempé on a tracé ongles usés des signes brefs — pas même le loisir de l'obscénité — et le destin trop défini n'a plus de chances (couperet-salve-alcool/mégot) on calculait jadis les correspondances foison triée des repères                 il chante une dernière portée quel registre secret d'un monde inversé nous la révélera fossile ?

Cassiopée ou l'Envers du Rien n°2, septembre 1983

Baisers

Michel Valprémy



1
sirop, le gosier pèle, ta mer dévale, au cap le jus glacé et l'ail peut-être, je couve ton œil, la pâte émaillée, l'insulte me bave, ton eau pue, cette source poissée, si vaine quand, dehors, meurt l'éponge
21.06.85

2
succion, l'abrasion des ventouses, au relief du fruit, et le ver perce, langue fondante comme moelle chaude, et mouillée, et serpentine, chenille mordue, tranchée par ma herse
22.06.85

3
comme sève, il y eut glaire, la sauce d'une tige sauvage, l'écharde carnée dans la fissure des dents, et le rire gommé, ta bouche au meilleur trou
24.06.85

4
collecte et gobe ! dans pli, surface gelée, te poudre mes poils
9.07.85

5                                                 
ta bouche vineuse n'allume pas le flasque, l'extrême plaisir mol au soir de foudre ; ce n'est pas resquillage, un désir gonfle et suinte, dedans, que nul n'embrasse
9.07.85

6
aigu, sein piqué, trace du bec, la valve et la capsule, petites compresses, la langue comme l’ortie, au sillage velu ; suivre le trafic mousseux des limaces
16.07.85


Hôtel Ouistiti n°27-28, janvier-février 1993

vendredi 4 mai 2012

Au grand soleil

Michel Valprémy




LPDA n°95, juin 1986

Au beau milieu de la partie

Michel Valprémy




C'était un rêve exotique. Les autochtones d'un pays inconnu avaient peint des salamandres sur les portes des cahutes, sur les fenêtres aussi. Ils riaient de mon étonnement. Plus je les regardais peindre, plus ils riaient. Je compris quand je vis le ciel devenir jaune et vert. Il se mit à pleuvoir sur le village qui attendait la pluie. Les gouttes étaient si épaisses qu'on eût dit qu'il tombait des crayons. Un torrent de boue m'emporta. Il pleut souvent dans mes rêves ; souvent la boue m'emporte. A côté de moi, des cadavres d'ânes et de chiens. Aucun homme, aucune femme, pas d'enfants ni de vieillards. J'adressai, affolé, une prière aux dieux des salamandres et le courant me déposa en douceur sur une plage de sable fin très jaune et très brûlant. Ici, le rêve bascula. Un jeune homme nu, un athlète à la peau ambrée, sans poils, s'avança vers moi et dit : "Abouche-toi, mes fesses sont des baffles !" II se mit aussitôt à quatre pattes, fit saillir sa croupe, deux lobes volumineux parfaitement dessinés. Tendue à hauteur de l'anus, une sorte de tringle ou de corde d'ivoire jetait un pont entre les deux rives de la raie fessière. "Abouche-toi !" répéta le jeune homme, la tête enfouie dans le sable. Je fis de mes lèvres une ventouse. Ma langue titilla la membrane qui instantanément entra en vibration, en résonance. L'effet stéréophonique était parfait. Où me trouvais-je ? Dans une grotte, une église, une crypte, au fond de l'océan, au-dessus des nuages ? Qui jouait et de quel instrument ? Entendais-je enfin la voix des anges, le chant des sirènes ?
Au réveil, ma tête bourdonnait encore. Je voyais bien quel lien érotique unissait la séquence diluvienne à l'apparition du garçon nu, mais cela m'importait peu. Je me souvins d'un petit rituel qui se répéta tout au long de ma dix-huitième année. Je possédais alors un électrophone portable dont le couvercle se composait de deux haut-parleurs distincts que je disposais face à face sur le sol. Je m'allongeais et les plaquais contre mes oreilles (avait-on déjà inventé le walkman ?) J'écoutais la Missa Solemnis de Beethoven. Je n'écoutais qu'elle. Le hautbois d'Albinoni, le violon de Brahms, le piano de Schubert ne convenaient pas. Dès le Kyrie, mon corps s'alourdissait, pesait des tonnes ; pendant le Gloria et le Credo, il ondulait et s'allégeait, s'allégeait ; pour le Sanctus, il hésitait entre la plume, la brume et la brise chaude ; à la première mesure de l'Agnus Dei, il lévitait. On ne peut me croire que sur parole. Puis, tout cela cessa. Entre-temps le corps s'était adonné à de fort jolies saletés ; et il s'en régalait. Je ne dis pas que l'extase musicale se révélait impossible. Je n'osai plus tenter l'expérience.




A la campagne, ma voisine est une vieille femme bavarde et bigote ; cela na va pas forcément de pair, mais arrive parfois. Elle dit qu'elle perd la tête, la mémoire, pourtant elle connaît dans ses moindres détails la petite histoire de tous les habitants du canton, et même au-delà, des bisaïeuls aux derniers-nés. Et elle parle et elle parle. Je fixe sa bouche, mon estomac se soulève. J'ai envie de lui coudre les lèvres. Il y a peu, elle me raconta sa visite de condoléances à une famille du village. Le père, la soixantaine, était mort depuis quarante-huit heures. Ma voisine voulut le voir. Elle le connaissait à peine, mais elle n'était pas venue pour rien. Alors qu'elle demandait à la veuve des explications détaillées sur les circonstances du décès, elle vit le cadavre qui clignait de l'œil, une fois, deux fois, trois fois, à peu près toutes les dix secondes. Elle crut avoir la berlue. Mais la veuve la rassura. Il ne s'agissait que d'un tic, un tic terrible qui avait empoisonné la vie du pauvre homme, sa vie et celle de sa famille, une véritable calamité. Donc, rien n'était anormal. Ma voisine, en toute tranquillité d'esprit, pouvait poursuivre son caquetage. Et, comme en mainte occasion mon esprit vicieux aime à prendre le dessus, et me garder des radoteurs, j'imaginai quel beau spectacle ce serait de contempler, sur son lit funèbre, auprès de parents éplorés, interloqués, un de ces adolescents que la croissance et le poids nouveau de leur sexe incommodent, qui poursuivrait jusque dans la tombe le tripotage maniaque de son entrejambes.




Une piscine au centre d'une pelouse, c'est assez beau, en effet. Le bleu bonbon transparent et le vert très vif bien arrosé. Je n'aime pas les piscines, je n'aime plus l'eau. J'ai beaucoup aimé l'eau des rivières, de l'océan, il y a vingt ans et plus. J'ai même épousé la mer ! Fallait-il que je fusse exalté en ce temps ! Et aveugle quand je croyais prévoir les hauts faits de ma destinée ! Quelques mois après mes sublimes noces, mon père se noya. J'étais avec lui. Dans la mer lise noya. Allez savoir pourquoi ? Et comment ? Le choc fut terrible. Depuis, c'est facile à comprendre, je ne me baigne qu'en cachette. Et si j'assiste aux ébats nautiques de ceux qui me sont chers, mon inquiétude, qui peut aller jusqu'à la transe, gâche le plaisir de tout un chacun. Mieux vaut rentrer chez soi et prendre une bonne douche. Or, cet été, un enfant que j'adore, un enfant de deux ans, tomba dans la piscine de ses parents, là où la profondeur est à son maximum. Nous étions seuls, lui et moi, sur la plage parfaitement lisse. L'enfant était habillé, chaussé. A-t-il trébuché ? Ai-je admiré trop longuement le ciel ou le vert très vif bien arrosé ? L'enfant est tombé. Et j'ai plongé. Tout s'est bien terminé. D'ailleurs, à peine sorti de l'eau, l'enfant riait. J'entendis son rire juste avant de m'évanouir. Thomas qui, non loin de là, prenait le frais à l'ombre des marronniers, accourut et me gifla sans ménagement. Il fit bien. Je revins à moi. Deux heures après, mes joues brûlaient encore. Le lendemain, Thomas m'avoua qu'il m'avait frappé avec plaisir, un plaisir sensuel ajouta-t-il (quand il dit sensuel on croirait qu'il mange des figues). Je ne sus que répondre. Tout était si triste soudain, si sombre. C'est qu'un peu de violence ne me fait pas peur. Le petit sévice de la main aimée, je l'ai déjà souhaité, je l'ai demandé, en vain. Une claque sur la croupe, une claque qui vous fouette le sang. Ce fut non, sans exception, sans surprise. Je ne vais pas chaque fois m'évanouir au beau milieu de la partie.




J'avais trente ans et deux amours, deux grandes amours. Je ne voulais pas choisir, je voulais les deux ; en résumé ; la braise et le feu. C'était une période exaltante, et fatigante. Mes amours n'habitaient pas la même ville ; six cents kilomètres les séparaient. Alors, les trajets, les nuits blanches, les nuits de plaisir, de combat, les explications à n'en plus finir, tout cela m'avait épuisé. Or, chaque fois que je me retrouvais seul, savourant à l'avance ce repos qu'on dit mérité, le sommeil que j'appelais de toutes les pauvres forces qui me restaient, le sommeil réparateur ne venait pas. Mais, en vérité, j'étais plus irrité que désespéré. Et je me mis à sortir, à traîner dans un club qui n'avait de privé que le nom, où se réunissaient harmonieusement des rugbymen, des bourgeoises presque rousses, des travestis, quelques voyous sortant de prison, ou s'apprêtant à y entrer, un kinésithérapeute, et deux ou trois figures non identifiables. Ici, près du comptoir, un matin très tôt, vint s'asseoir à côté de moi, un tout jeune homme que je n'avais jamais vu auparavant. Il était beau, oui, d'une beauté qu'en général je ne goûte guère, une porcelaine, un saxe. Ce garçon joli me regardait droit dans les yeux, et il pleurait. Puis, il bredouilla quelques mots qui me firent penser à Maeterlinck : "Ce n’est plus nous qui le voulons." Ou, peut-être : "C’est quelque chose qui est plus fort que moi." Non, la phrase exacte était : "Bien fait pour nous !" Il m'embrassait les doigts, il me léchait entre les doigts. J'en étais attendri. Certes, j'avais déjà deux amours, deux grandes amours. Mais, pourquoi pas dix, vingt, cent ? J'allais y laisser la peau. Après, le jeune homme voulut quitter les lieux. Il me voyait ailleurs, comme chez Maeterlinck. Silencieux, nous marchâmes longtemps, au hasard. Les rues étaient désertes. Il me touchait l'épaule, le pli de la fesse, le pli de l'aine. Il répétait qu'il était heureux, parfaitement heureux, heureux pour la première fois. Lorsque le soleil se leva, il voulut téter ma langue. Mais quand ses lèvres effleurèrent les miennes, je me détournai in extremis pour vomir tripes et boyaux. La situation me paraissait plutôt comique, je pris néanmoins le parti de me montrer gêné, honteux. Lui, il réclamait toujours ma langue, il la voulait maintenant, plus qu'avant. Et je sentis monter en lui, et dans ses yeux qui de nouveau se mouillaient, une telle ardeur, un tel appel à la félicité que je ne pus m'empêcher de reconnaître jalousement les fièvres fatales de ma jeunesse, m'empêcher, en le quittant sur le champ, de le priver de son plaisir, de le punir.
Cette histoire qui pourrait s'arrêter là eut une suite, deux ans plus tard, au même endroit. A cette époque, l'amour de feu s'était enfui à l'étranger et l'amour de braise refusait de soigner mes brûlures. Je me reposais enfin, je dormais bien. Donc, le jeune homme réapparut, plus beau encore, moins fragile, moins velouté. Je lui adressai la parole avec du miel dans la voix, du sirop. Il ne répondit pas. Il cracha dans mon verre.




Des poulets saignés, des canards décapités, des lapins et des anguilles dépecés, j'ai vu tout cela dans mon jeune âge. J'ai vu le grand couteau qui fait hurler le cochon, le couteau qui dégoutte de sang, j'ai vu des tripes au soleil, j'ai vu les doigts glaireux de mes grands-mères trifouiller dans le ventre des oies. J'ai même, pour l'école, visité sans broncher des abattoirs. Je me gavais de viandes, qu'elles fussent rôties, grillées, bouillies, confites, chaudes ou froides, en daube, en ragoût, en civet. J'aimais aussi les pâtés, les farcis, les bouillons gras. Je devins obèse, ce qui est pire que d'être gros ; et cela dura sept bonnes années, sept mauvaises années. Pour tout dire, la nourriture carnée n'était pas responsable de mes rondeurs excessives. J'appris que mes glandes bégayaient, ou hoquetaient, ou battaient la breloque, je ne sais plus. Or, pour des raisons qui ne tenaient pas seulement à des problèmes d'embonpoint, je devins végétarien. Je l'étais quand j'écoutais la Missa Solemnis. Je devins végétarien et fondis spectaculairement. La coïncidence n'était pas banale. Et surtout, surtout, le cauchemar éveillé qui hantait mes trajets entre la maison et le lycée s'estompa peu à peu. Sur mon vélo, ou plus tard mon solex, je n'en menais pas large. Devant, derrière, à droite, à gauche, je redoutais l'accident. Un matin d'hiver, le contenu d'un camion frigorifique s'était répandu sur la chaussée. La viande givrée scintillait ; c'est pourquoi je parle de l'hiver. Je ne voulais pas finir ainsi, en morceaux, en public. A coup sûr, on m'eût confondu avec un quartier de bœuf, de bœuf ou de porc.



Le Miracle tatoué n°3, mars 1992

D'une poire l'autre

Michel Valprémy



LPDA n°21, janvier 1985

Anémie

Michel Valprémy




A 

anémie 
ennemie de l’ami laminé

 

B

bastille 
sus ! sus au bocal ! Allons zenfants…

 

C

castagnettes 
bagarreuses naines

 

D

dégingandé 
déglingué, avec des gants 
dégourdir 
longtemps, au galop, les idiotes, laides ou non

 

E

ébriété 
saison du zèbre 
engelure 
glacé de l’aile à l’ongle

 

J

jouir 
plein jour, ouïr le cri jaune, ce clairon

 

M

mauviette 
fleur de sueur, de peur ─ maigre ─, de peur bleue, mauve, bleu violette 
mollarder 
cracher des agates, des boulards mous d’eau claire et de limon

 

R


ratafia 
soupe de ficelles

 

S

serpolet 
aimant du lait, coupe-chou dans la jatte 
sourdre 
coudre sous et sources


Le Cadran ligné, 2011

dimanche 22 avril 2012

Androgyne (songe pour toi)

Michel Valprémy



palper à fleur de bouche la hanche granulée et ronde (tu l'aperçus cambré sur l'escalier antique au défi de son cou de berger puis l'autre œil impubère sous la mèche lissée — nuit de trottoirs) respirer l'odeur laiteuse de son ventre concis à peine duveteux — les oisillons frémissent mais le bec est acide — une épaule informée s'écoule comme un vase les pieds hors des tennis sa main drape le nu calme cette statue sérieuse (perverse sans l'oser dans la houle d'une pose changée) matinale s'étire et te dis vous avant de dégeler les lèvres où glisse un pu de bave


et moi
je disparais porte fermée plancher crissant
les cernes sont venus


Cassiopée ou l'Envers du Rien n°2,  septembre 1983


Dé(s) pucelages

Michel Valprémy



LPDA n°96, août 1986