mardi 10 juillet 2012

Claude, Claudine

Michel Valprémy




Inédits

Nouvelles choisies du bas monde

Michel Valprémy



Après dissipation des brumes matinales, il pleuvra au nord du pays et le sud souffrira du manque d'eau ; melon et pastèque ne feront qu'un cette année.
Un otage richissime et beau, un marquis peut-être, perd une oreille, puis l'autre ; deux colis sanguinolents sont déposés dans les ruines de Castel-Fadèze.
Les zones libres sont surveillées ; une digue de chevaux de frise sépare Ougrée de Strépy-Bracquegnies.
Les murs des grandes préfectures se couvrent d'affiches officielles où l'ont peut admirer, dans le pur style hyperréaliste, une oreille géante couleur pétale de rosé, le seul canon autorisé aujourd'hui. La nuit, le groupe des expressionnistes barbouillent les placards, font jaillir des fontaines de cérumen, collent rageusement les touffes de leur pubis. Quant aux minimalistes, ils rejoignent le menu peuple des faubourgs et découvrent les joies de la communication avec la masse.
Zoé de La Chapelle-Aubareil rompt ses fiançailles avec son pasteur peul pour épouser William de Sainte-Aulaye-de-Breuil ; on craint le pire, le feu aux poudres.
Après -la dissipation des brouillards matinaux, le soleil et la pluie changent de camp ; on espère encore pour le melon.
Malgré la famine naissante, malgré la peur de la contamination, les poètes lépreux de Tilloy-les-Mofflaines trouvent du pain sur leur planche, des reines-claudes dans leur jardin.
Stade du Parc aux Charettes, une confusion dans les hymnes nationaux dégénère en pugilat ; on déplore le manque de fair-play des spectateurs, la partialité de la force publique.
L'otage échappe à ses kidnappeurs, il n'ose plus affronter les journalistes. Qu'il entoure son cou de trois rangs d'écharpe ou coiffe son chef d'un chapeau à large bord, il ne fait que mettre en relief son infirmité.
Trois messages personnels : Thierry de Brooklyn pique-nique avec les fourmis. — Mohammed aura-t-il un chagrin ce soir quand le vent sentira la tripe et 1'olive ?— Gilberte épingle le soleil.
Beau temps sur l'ensemble du pays. Les faiseurs de pluie assoient leur fortune.
Les émeutiers peignent leurs oreilles de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. A chacun son frisson ! clament-ils de bon cœur. Les conservateurs, garants de l'appendice auditif rosé, rasent les murs, ressortent passe-montagnes et casquettes à rabats, les prélats enfoncent profondément leur mitre. Les politiciens modérés approuvent le souffle d'une liberté nouvelle mais redoutent le laxisme et le mauvais goût en matière de bariolage.
Mode : c'est le grand retour des dessous en indémaillable.
Rien ne va plus rue Paul Vaillant-Couturier. La célèbre revue satirique La Foire d’Empoigne se meurt, est morte.
It rains cats and dogs. Piove a dirotto.
Le marquis refuse de porter perruque. Chaque jour il arbore de nouvelles prothèses ; les techniques les plus sophistiquées volent à son secours : mie de pain et pâte à modeler installées d'abord avec force tuteurs, rivets, agrafes, puis à l'aide d'un échafaudage déguisé en parure royale et fixé discrètement grâce à un fil de pêche invisible. Hélas, l'amidon, le fer, 1'ichtyocolle irritent la peau qui se couvre de dartres, de mycoses malignes.
Les universités d'été n'ont pas désempli ; la question reste posée : fiction ou réalité ? L'auteur de La Boue, visite les barrages, Bious-Artigues, Bort-les-Orgues, Tignes, Génissiat et 1'Afsluitdijk.
Sa Sainteté voyage, souffre de la tourista ; ses diarrhées sont déclarées œcuméniques pour éteindre les rumeurs d'une punition céleste.
Dans les beaux quartiers, on redoute la naissance d'enfants aux oreilles bigarrées.
La sédition grandit. Les meneurs sont arrêtés et passés au décapant chimique, à la toile émeri. Les bavures habituelles, vertiges, otites chroniques, surdités définitives, font un temps la une des médias.
Il pleut côté cour côté jardin, sur l'espoir d'une fraternité métisse. L'ex-otage habite le Palais.
Matthieu, 13 ans, se bouche les oreilles et dit : Ça suffit ! Il faut redescendre dans la rue !
Le premier melon est amer.


Cortex de nuit n°8, 2è trimestre 1988

Mon autre (dialogue pour une solitude)

Michel Valprémy

à Wenda d'autrefois



MOI    — Le ciel était aussi souple qu’aujourd’hui, elle marchait fiévreusement

LUI     — …

MOI    — Elle avait murmuré : « Offre-moi les mouettes »

LUI     — « Elle » ?

MOI    — Oui… l’Autre, la fille-proue…

LUI     — Oui… 1’Autre, la femme-argile…

MOI    — J’ai couru sur le sable jusqu’à ce que mon cœur cogne mes dents. Clos dans les chaos de ma course. L’oiseau semblait soudain plus proche. Je me projetais dans l’air dur. Le saisir. Il n’existait plus. Mes yeux avalaient le sable, mon ventre s’écorchait aux coquillages, la mer brûlait mes blessures. J’oubliais toutes mes attentes à mordre le vent. Elle ?... je l’aimais ; je cherchais son parfum contre les varechs lorsque ma rage la désirait proche. Je piétinais leur humidité visqueuse. Elle ? je l’aurais captée sur mes tourments. J’étais capable de toutes les forces. Elle possédait les raisons des mirages…

LUI     — Mais « elle » savait percer tes yeux.

MOI    — L’Autre mon Autre…

LUI     —Ton Autre, les rancœurs de l’orage.

MOI — Elle répétait encore : »Offre-moi les mouettes ! »Et je riais à rompre les veines de mes tempes. Le bonheur s’infiltrait dans mes épaules, elle allait me prendre la main. Le soleil tournait en ma gorge. Le petit poing minuscule. Ces doigts que le froid recouvrait de marbre. Les embruns cinglaient ses longs cils sombres, une larme tremblait sur sa pommette et glissait jusqu’à sa bouche.

LUI     — Elle te repoussa lorsque tu voulus 1’approcher. Tu rêvais ; tes lèvres sur les siennes, et, cette larme salée entre vous, pour vous, à vous ; elle a refusé ton baiser.

MOI    — Non !! Elle voulait contempler le soir sur la mer.


LUI     — Mais oui, je sais. Mille fois déjà. Ensuite, votre seule grande joie…

MOI    — Pourquoi la « seule » ? Je n’ai pas tout avoué. Quelques secrets encore me rongent, m’adoucissent ou me tyrannisent.

LUI     — A. moi ? Tu n’a pas tout dit, tout écrit. A force de répéter tes angoisses, je croyais que tu avais encerclé, enfermé l’aventure avec cette AUTRE.

MOI    — Je t’interdis de prononcer ainsi ce mot. Tu m’avais promis de ne plus le crier. Et, que signifie « 1’aventure » ? Le temps de l’homme n’est pas une succession d’actes irréguliers ,mais le développement continuel d’un germe qui doit vivre le chemin qu’il mérite.

LUI     — Je voulais simplement te reconduire au réel.

MOI    — Mais, je suis vivant pour faire éclater toute durée innocente, toute habitude sereine. J’ai choisi, prétentieusement, le sentier de la spirale. L’ascension. Je repousse les pauvres oracles, les langueurs superflues. Ouvert sur les vastes hasards. Elans de feu. Désirs équivoques. Enivré du Mystère.SOI .Elle était ma fleur et ma rocaille.

LUI     — « Elle » ?

MOI    — …

LUI     — Toujours cette Autre. Le chardon et Le fouet.

MOI    — Ce jour-là, elle m’avait capturé. Le calme, la folie. J’accompagnais les jeux-cris de nos amis sur la plage. Soudain (irritée de ce qu’un instant de sueur et de gorge desséchée je lui échappais) elle me tira par le bras en me griffant la chair. Furieusement — œil d’animal — elle m’écarta du groupe. Ensuite sa crispation s’assouplit et les doigts détendirent leur férocité. Elle me souriait. Plage de ses dents. Nous marchâmes longtemps les pieds dans la dernière dentelle des vagues. L’air chaud écaillait la peau. Parmi les ajoncs des dunes, elle s’assit sur son ombre morte et doucement s’allongea. Cambrure féline. Le visage fluide, mouvant ; le silence. Je m’inclinai vers elle et cognai mes lèvres contre les siennes. Je ne la désirais pas. Je n’étais plus chaste. Lorsque je relevai la tête le soleil fondait ses rayons mauve sous l’horizon altéré.

LUI     — N’as-tu pas oublié de dire qu’elle pleurait de courts sanglots ?

MOI    — Je n’ai voulu oublier que ton rictus ironique. Tu disais toujours que j’inventais ces détails par souci de « romantisme ». Oui, elle pleurait. Ses lèvres repliées sur ses dents. La seule faiblesse entrevue. Elle a dit : « Je suis peut-être trop étale. Pars ! » Lui obéir. J’ai répondu : « tu es au-delà de nous, tu es mon Autre souhaitée, mon Autre recherchée, l’Autre envoûtée, l’Autre balbutiée, hurlée, secourue ; mon Autre reconnue, captée, pierre ou fruit,1’Autre contemplée, l’Autre difficile, mon Au-… »

LUI     — …

MOI    — Dans la nuit ,1e sommeil s’échappait ; j’écrivais le poème que je certifiais celui du renoncement à toute défaite banale. Vulgarité chassée : « PAR PEUR DE TE PERDRE ».J’avais dix-huit ans, ivre de recherches pures, comblé d’un seul regard singulier.

LUI     — Ce n’était plus aussi simple. Perfide ou stratège. Votre « affection » s’engluait dans ta souffrance.

MOI    — Non Elle était innocente de trop désirer. Accepter mon corps signifiait pour elle s’échouer sur le seul rocher acide que pût dissimuler une mer plate, embrasée de soleil.

LUI     — Tu crains d’avouer qu’elle jouait des tourbillons de l’attente. Je sais, tu aimes « attendre ton attente ». Elle se moquait des masques de ton amour.

MOI    — Faux !! Elle protégeait les tendresses (soifs, étoffes, prairies) de notre enfance.

LUI     — Elle livrait aux autres garçons, tes amis, les formes-nymphes de ce corps heureux qui te bouleversait.

MOI    — Mais, cela n’avait aucune importance. Je n’espérais que la hâte de sa présence. Je me souviens un soir de fête (odeur ivoire des bougies) — son retard mortel — m’être désespéré jusqu’à gémir face aux étoiles. Elle parut, naturelle et sans excuse, j’effaçai les stigmates de ma peine d’un calme baiser sur sa main.

LUI     — Tu t’égares. Rappelle-toi le goût lugubre de ta salive ! le fiel de tes sangs. L’orage de ton front. Elle n’a jamais été l’épouse ; tu parlais sans cesse de noces !

MOI    — Nous étions complices dans l’âme. Les paroles-réponses correspondaient aux questions tues. Le hasard et l’envie réconciliés.

LUI     — Jamais ses épaules-plumes sous tes dents…

MOI    — Je possédais son regard !

LUI     — Les seins de l’enfant surpris.

MOI    — Ses mots vibraient .Le miracle d’un chant…

LUI     — La soie mouvante des cuisses.

MOI    — Lé miracle des eaux,

LUI     — Le soleil du ventre.

MOI    — J’aimais observer les fragments divers de sa peau hâlée. Les paupières s’abaissaient délimitant une parcelle d’épiderme plus pâle et plus fragile.

LUI     — Tu estompes les cernes de ton désir. Souviens-toi encore ! L’été développait les courses, les baignades ; elle nageait plus loin, tu courrais plus vite. Ne l’appelais-tu pas ? mon cygne » ?

MOI    — Si ! « Mon cygne noir ». Elle disait : « Pourquoi noir », Je ne répondais pas, mais je fixais ses cheveux amples qui frôlaient ses bras. Souplesse ondulée des roseaux,

LUI     — Tu la rejoignis un jour derrière la cassure bleue des vagues. La serrer contre ton corps ; elle ne se débattit pas, enfonça ses ongles dans la chair de ton dos huilé et te déchira. Elle échappait de ton souffle !
I
MOI    — Non ! Elle ne m’échappait pas, elle accroissait mon envie de partage. J’allais aux marécages. Je ne souffrais pas. Je m’exhumais d’odieuses fadeurs.

LUI     — Ton corps, lui, criait.

MOI    —Elle ? Je ne l’imaginais pas dans l’extase.

LUI     — Tu ne parles plus de ce jour où le désir oppressait tes perceptions soumises. Tu frissonnais dans la joie du soleil, tu ne marchais plus sous les pins tu ne racontais plus tes rêves aux enfants que ton mutisme faisait pleurer.

MOI    — Parle encore, toi !! Ma mémoire me tourmente et je m’y plais. Ne force pas le silence ! Ouvre le délire !

LUI     — IL arriva, sans surprise. TOI fracassé. Sa jeunesse égale à la tienne, mais assurée. Vertiges. Le visage dur. Comme un arbre battu des tempêtes. Presque nu. La fraîcheur sur cette plage-brasier. Ah ! courir contre lui comme on se précipite vers un abri par temps d’orages et de peurs. Détourné pour éviter de céder. Son regard s’abandonnait sur ton profil. Tu te sentis, granit, mousse et lilas. La couleur pâle des yeux. La poitrine d’un Empire perdu. Fort, élégance de l’ombre, Entouré des fumées de sa cigarette. Oeil humide. Le ventre-nénuphar .Tes cils piqués. Odeur de tabac et de peau. Soleil révulsé.

MOI    — Arrête !! J’ai froid maintenant de ma solitude.

LUI     — Sur la nuit que tu avais nommée « Italienne », « dantesque » ou « machiavélique…

MOI    — Non ! assez !! Non ! … « florentine »… achève !

LUI     — Tai bouche sur ses yeux, tes jambes dans ses jambes, son sourire mordu.

MOI    — La chair-certitude.

LUI     — II avait dévié ton attrait.

MOI    — Le lendemain, exalté, je lui contais la joie. Elle m’embrassa vivement les cheveux, le cou, puis se tut un instant pour regarder comme à son habitude la mer obscure — velours des vagues — sous le ciel mat. Elle s’agenouilla, rivant nos regards, et posa ses lèvres sur le haut de ma cuisse. Je ressentais leur chaleur souffle — à travers l’étoffe mince du maillot, elles glissèrent furtivement jusqu’à frôler mon sexe ; la fille-folie se releva et s’enfuit. Doigts amers.

LUI     — Elle n’a rien dit ?

MOI    — Si ! « j’ai tout protégé de nous ; j’ai tout vaincu pour toi, tu peux vivre de toi ! ».

LUI     — Et, tu ne l’as jamais revue.

MOI    — Non ! Des cauchemars d’orties et d’insectes.

LUI     — Quelques rêves. Images d’anciennes tendresses.

MOI    — AU…TRE…

LUI     — …(soupir)

MOI    — …(soupir)

LUI     — Regarde ces mouettes posées ! Elle te disait souvent…

MOI    — Qui « elle » ?

LUI     — Ton Autre !

MOI    — Mon autre ? Peut-être…


Inédit, janvier 1972 revue 1980

dimanche 8 juillet 2012

Manu scriptus

Michel Valprémy



à Christian Degoutte

Est un nuage, une fumée. Si l'ombre sur la page, l'ombre molle, comme bulle d'eau claire, de lessive grise, n'éveille en sa fenêtre, en sa buée, le poussier des mots au cordeau.
Est un champ de fourmis sur la pelure, fourmis muettes (d'abord), sage, velues, dressées au sillon, à la règle, à la plume, tenues à carreaux.
Est bitume et bouillie. Pourvu qu'il pleuve, qu'il pleure. Passent les ombres encore et les figures. Cambré l'hippocampe, roi de Thulé, fille de Minos, elle, moite, presque pâle, presque rosé au contour, en atours, avec l'aube de l'ampoule et le désir frangé. Et toujours, d'ouest en est, dans les marges, l'acrobate écartelé, le trèfle naïf, le crâne des vanités, toujours l'homme qui plonge, qui meurt, et ces croupes comme des oiseaux, comme d'autres nuages, ces culs gonflés, froncés, ces cierges hauts, ces pendeloques.
Est un mirage de suie, une flaque d'or noir. Là, si l'œil pétille, badine un brin, je m'innombre et rature (oui et non en vo-vocalises, en vibrato). Ô Véronique, sainte straight du papier calque !
Est un blason bondé. Colonne Trajane ou sentier de chèvres, leurs pastilles cachou, les silex en sauce.
Est dentelle aux doigts graisseux, écume ouvrière, du flux au reflux (les mouches cette fois, leurs pattes, leur nid de chiures), écume donc, mousse de langue, ni sang d'orgueil brûlant ni sperme froid. Juste un rhume de mai, un prurit d'entrecuisses.
Est limaille en frisons, petit plomb, impression soleil crevé. Escarbille et copeau, misère ! l'accent fautif, zéro pointé. "Qui rit vendredi, Comanche bramera !"
Est une tresse anodine, un tricot d'aiguilles vives. Tantôt, tantôt. Confection ad hoc, illustration jacquard, layette garnie. Vienne l'accroc, vienne la bourre ! Cousue la tripe bout à bout, et le yo-yo, l'arc, la corde à linge, le fil des haricots, de l'eau, des jours anciens froissés au fond des poches, empilés comme tuiles et cahiers, pendus au clou.
Est parchemin brûlé, portulan des mortes eaux, cadastre où reposent nos grelots, nos briquets mouillés, le canif des fées, les berlingots cruels. Fastoche ! la croix ! l'énigme à dix sous ! Un ongle en deuil creuse l'écorce, la glace, le lit du drap et, petit à petit, le petit trou d'Eric.
Est un rinceau sans cesse renaissant, une érosion des limbes en cloques.
Est une serre où s'encager et rêver d'aquarium ; trémail d'alevins, de pieuvres homériques.
Est un glaviot (garrot : glotte), un rot céleste, un jus de mer amère (toujours l'homme qui plonge)
Est un étron. Cent fois sur la cuvette...


Décharge n°82, mars 1995

Bouquet chimère

Michel Valprémy


Inédit 1981

L'oublieuse

Michel Valprémy



Maorie n'a pas pris le scion d'osier, elle ne sait p&s ce qu'elle fait. De toute façon les oies connaissent le chemin des chaumes, elles se dandinent en file indienne sur l'étroit sentier bordé de noisetiers, cancanant à l'envie. De temps à autre, sans interrompre la marche, un long cou disparaît sous un buisson de ronces à la recherche d'une herbe rare. Le jars réprimande la gloutonne en la mordant avec obstination et, d'un orgueilleux dépit, lâche sa merde verte. Marie sourit, plaque en vain de la paume une mèche de cheveux que le vent dérange. Marie ne pense à rien de précis, elle suit son troupeau, prend garde de ne pas rouler sur une branche morte, de ne pas buter contre la saillie d'un silex.
Assise sur une souche près du ruisseau aux écrevisses, les pieds dans le courant, Jeanne attend Marie. Jeanne travaille à la ferme des Bernichaud qui l'ont élevée et qui, depuis qu'elle est en âge de travailler, c'est-à-dire depuis ses six ou sept ans, se remboursent de lourds sacrifices en lui confiant les besognes les plus éreintantes. Jeanne repose son dos bossu, les gerbes et fagots peuvent attendre, personne ne la surprendra ici. Elle gratte ses jambes avec la pointe de sa faucille, dessine sur sa peau des zébrures blanchâtres et croûteuses. Jeanne attend Marie en agitant ses orteils dans l'eau qui, autrefois, était si claire, si transparente.
Jeanne et Marie ne s'embrassent pas, ne se serrent pas la main, il y a trop longtemps qu'elles se connaissent. Elles parlent des oies, de la luzerne et du bois qu'il faut rentrer avant la mauvaise saison» Jeanne se plaint des nouveaux fermiers, les jeunes de la ville qui ont racheté la Terre Carrée, abattu les arbres et fait brûler la lande aux genévriers : "C’est fini le bon temps, ils vont tout amocher, on ne reconnaîtra plus le pays !" Marie hausse les épaules, retire un de ses peignes pour discipliner la mèche rebelle. Jeanne continue de marmonner en accrochant la faucille à sa ceinture. Marie finit par dire qu'elle ne pense plus au bon temps, qu'ils peuvent bien faire ce qu'ils veulent avec la Terre Carrée, la lande aux genévriers, qu'ils peuvent mettre le feu aux bois, aux vignes et même au village et qu'elle, la Jeanne, elle peut brûler avec. A son tour Jeanne hausse les épaules, charge les gerbes sur son dos : "Marie je ne t'ai jamais vue dans cet état, tes yeux on croirait des clous!" Marie répète qu'elle veut tout oublier, qu'elle ne demande rien à personne. Jeanne n'ose plus parler des magazines que Marie lui porte chaque semaine. Jeanne les dissimule "contre son poitrail" et, dans la remise qui lui sert de chambre, en cachette des Bernichaud, elle regarde les images des réclames, de la mode et du roman-photo. Marie sait ce que Jeanne attend, elle y a pensé tout à l'heure en quittant la mai son. Elle s'est approchée du buffet, a ouvert la porte, mais au moment de choisir quelques numéros, ceux qu'elle n'avait pas encore lus, elle a décidé qu'elle n'en ferait rien.
Depuis quelques jours Marie n'est pas dans son assiette, elle a l'estomac barbouillé, des aigreurs, elle ne peut plus boire son verre de lait cru quotidien sans avoir envie de vomir. Marie ne comprend pas ce qui se passe, elle qui était toujours d'attaque. Marie se réveille tard le matin, si tard qu'avant-hier le boulanger était passé. La voisine inquiète, dut forcer sa porte craignant de la trouver morte. Marie souhaite que ce soit déjà l'hiver, le temps des gelées, elle resterait assise dans son fauteuil, près de la cheminée, ne sortirait que pour nourrir les bêtes.
Marie a rejoint ses oies, Jeanne ne l'a pas accompagnée jusqu'aux chaumes. Marie ne regrette rien, elle n'a pas envie de parler, d'entendre ces radotages au sujet des nouveaux de la ville qui, pour sûr, croient en remonter a tous. Marie n'a pas emporté son tabouret pliant, comme elle dit, c'est la première fois que ça lui arrive. Autrefois elle s'asseyait dans l'herbe, face au soleil, mais aujourd'hui elle ne peut plus se relever sans se tenir. Depuis le départ de son petit-fils Marie tourne résolument le dos au couchant. L'été dernier il se plaisait encore à la rejoindre et, main dans la main, sans parler, ils admiraient la fin du jour. Marie lit un feuilleton détachable, l'histoire véridique d'une châtelaine ruinée pour l’amour d’un va-nu-pieds. De nouveau la mèche est retombée sur son front, Marie a du mal à suivre les lignes, sa vue se trouble, les mots agglutinés forment une bouillie incohérente. Marie prend son tricot, les quatre aiguilles un peu torses. Elle ne sera pas dépourvue de bas. Marie se demande si la châtelaine retrouvera ses biens et son honneur. Une feuille de noyer se pose sur son bras. Elle aperçoit derrière la haie des Bernichaud, Jeanne qui fait semblant de ne pas la voir. Marie n'a plus de laine, elle a sauté quelques mailles. Agacée, elle tape du pied nerveusement défait son ouvrage qui se dévide dans la luzerne. Jeanne a disparu, Marie hésite à l'appeler puis renonce, les oies s'égarent dans le champ voisin, Marie roule sa laine en pelote serrée. Un haut-le-cœur l'oblige à sortir son mouchoir, elle crache quelques glaires.
C'était dimanche, Marie préparait le rôti pour la visite des enfants Elle ouvrit le tiroir de la grande table pour prendre la ficelle de cuisine, il n'en restait qu'un bout trop court. Elle chercha vainement l’ancien saloir au-dessus de la crédence, dans les endroits secrets où elle avait l'habitude de cacher ces petits riens dont on a toujours besoin. Marie disait toujours qu'elle avait de tout pour toute sa vie.

Inédit

L'Onan de toi

Michel Valprémy




Ton ombre mercure (des taches dans la ville) et l’excrément l’ennui de mon crâne filtre à claire-voie sur l’orbe des corniches la dalle ou tu marchais est une enceinte close la mort ne guette plus — cette joie fut extrême que l’instant comme lâche jour épinglé le temps le vole des colombes une visite incube je l’inventais la belle histoire je la disais bouche mordue les nuits fériales ne viendront plus les matelots s’habillent de soie l’histoire la belle croupit frottée au cloaque des us la fresque sinistrée ruisselle le décalque est brouillé 



Ce soleil attend midi je dégueule les politesses malignes tous ces circuits du tendre bienvenu ô mon doux (la reine des nuits borgnes) quand je brâme en meurtrissant ma viande — une appel de baleine je chevauche des troncs me mêle au rut des meules des limiers sauvages je campe au désert rampe botté à la lisière des forêts ou nu dans la clairière fourbi aux grands genévriers trempé de bouse me pends pour le plaisir ultime


LPDA n°27, février 1985

L'homme qui jouit

Michel Valprémy


- page choisie -


Il         ne crie pas cette fois.
Il         devient rouge, rouge violet ; comme un nouveau-né, un moche.
Il         dit : C’est le feu de Dieu !
Il         en met du temps.
Il         appelle sa mère.
Il         jouit deux fois. Pas coup sur coup. Deux fois en une.
Il         dit : c’est mieux qu’hier ! (Et moins bien que demain pensé-je)
Il         en bave (au sens propre).
Il         n’a rien senti ; comme s’il buvait de l’eau.
Il         dit : Misère de misère !
Il         n’y arrive pas. Trop de bière sans doute.
Il         mord. Il saigne.
Il         dit : Viens aussi si tu l’oses.
Il         bat son record d’endurance. (La montre ne ment pas)
Il         craquette et stridule.
Il         n’a rien senti ; comme s’il pissait.
Il         se meurt. Il est mort.
Il         en bave (au figuré )
Il         dit : A la tienne !
Il         grince. (Ce n’est pas le sommier tout neuf )
Il         murmure le prénom du boucher, de l’apprenti boucher.
Il         dit : Amour, c’est la saison des labours.
Il         joue Lazare et ressuscite.
Il         finira plus tard.
Il         dit : Bien le bonjour, Madame !
Il         respire sur deux temps.
Il         dit : Appelez la police !
Il         chante comme une bouilloire, comme ma grand-mère quand elle se brûle.
Il         écume ; je l’ai vu, de mes yeux vu.
Il         sent la pluie d’été ; puis, ça passe.
Il         freine d’un coup sec.
Il         glandouille.
Il         dit : Avanti ! Avanti !
Il         dit : Hue ! et ho ! et hop là !
Il         bâille en plein milieu.
Il         retrousse ses lèvres.
Il         étouffe. (C’est mauvais l’asthme)
Il         en perd son chewing gum.
Il         a pleuré un jour.
Il         dit : Toc, toc, qui est là ?
Il         n’y va pas de main morte.
Il         entend les cloches.
Il         voit des étoiles.
Il         dit : J’arrose le monde !
Il         dit : Raté !
Il         dit : Bof !
Il         dit : C’est toujours ça de pris.
Il         a peur, on dirait ; ou mal, très mal.
Il         m’insulte copieusement.
Il         dit qu’il m’aime.
Je dis oui, oui sans cesse ; oui encore et encore.

Le Grand Hors Jeu n°61-63, janvier 1991

Bestiaire

Michel Valprémy



Inédit 1981

L'homme à la pince

Michel Valprémy



Aux avant-postes de la nuit, il ne sait plus lire les bornes, les cartes topographiques, les empreintes d'un autre âge. Il est perdu, on a traversé des champs, des bois, des vignes, des marais, trop. Près d'un ancien abreuvoir, un vieil homme, sans doute muet, tend son bras gauche en direction du soleil couchant; il lui manque trois doigts. C'est un ordre, nous l'admettons sans nous consulter. L'homme à la pince sourit, mais, si nous nous laissons guider par la tramontane, il sifflera, c'est sûr, sa bande de pillards pour nous égorger et violer nos cadavres tièdes. Une bulle de salive couleur de soufre mousse sur les lèvres du vieux crabe qui fixe obstinément 1' oreille droite de mon compagnon, un bijou il est vrai, un coquillage nouveau-né que les cheveux, le roulis blond, polissent encore.
L'ouest, donc, nous appelle. Mon acolyte traîne ses savates princières, sa mine boudeuse m'accuse de notre mésaventure. Je dépose les bagages ; pourquoi poursuivre en ses contrées inconnues où le premier estropié venu néglige mon appendice auditif en raison d'un manque de juvénilité d'ailleurs très relatif ? Je regrette notre île, les lauriers et les passe-roses, le tricot rayé bleu et blanc d'un batelier qui chantait des barcarolles et, les soirs de lune rousse, une ritournelle paillarde décrivant par le menu les exploits d'une vénitienne riche et mamelue; dans son boudoir baroque, elle recevait, nue, des éphèbes noirs qui, du doigt et de la langue, fouillaient ses orifices pour recueillir, et les emporter, des diamants de la plus belle eau.
Nous ne parlons plus. Quand les ruisseaux, des torrents très fous nous séparent, nous échangeons des signes obscènes avec le poing ou des épis de mais bien mûrs. A l'arrière-plan, les bisons pataugent dans des boues aurifères. Il ne faut pas marcher sur les vers luisants, du sang caillé emplirait les fontaines futures.
L'esclave d'ébène est riche à millions, il baise qui bon lui semble, des gigolettes, des clarisses, des starlettes en bermuda, des phtisiques plus pâles que l'hostie des matines tandis que la puttana de haut lignage épouse un marquis châtré par les ans et vérole de surcroît; mais, sous son plafond rocaille, elle excelle dans l'art du persiflage, les suivantes, triées sur le volet, gloussent, applaudissent du bout des gants et peaufinent le fuseau vengeur qui défigure les impératrices.
Il est gelé, il n'a pas emporté son passe-montagne. Il crie au secours, embrasse mes chaussures, me supplie de raconter tout ce qui me passe par la tête. J'accepte, j'ai contracté l'habitude de ma lancer dans des récits extravagants qui, tout en laissant dans l'opacité et l'aléatoire les conséquences de l'histoire sur l'auditeur, auréolent le narrateur habile, lui confèrent des pouvoirs curatifs du vague à l'âme, de la douleur de l'absence, et le parent (du moins, peut-il le croire) d'une séduction qui ne souffre pas le bégaiement.
Il jouit dès que la nuit cache mes genoux. Un seul chapitre a suffi.


Les Cahiers du Schibboleth n°9, décembre 1987