samedi 27 juillet 2013

VIENT DE PARAITRE : « COMPOST » de MICHEL VALPREMY







Avec une préface de François Huglo et un dossier

comprenant bibliographies, critiques, témoignages...


      Michel Valprémy (1947 – 2007) a publié de très nombreux textes et dessins – particulièrement au cours des années 80 – dans des revues qui aujourd’hui encore demeurent confidentielles ou sont simplement épuisées.
     Ce recueil propose une compilation chronologique quasi-exhaustive des textes courts et des graphismes de M. V. qui, d’une part ne figurent pas dans le précédent recueil Agrafes paru en 2011 (Atelier de l’agneau), d’autre part ne sont pas extraits d’œuvres actuellement disponibles chez    d’autres éditeurs.
     S’y ajoutent un nombre important d’inédits surprenants et savoureux, indispensables pour appréhender l’œuvre majeure de Michel Valprémy. Une œuvre vivante et nourrissante, mais ambiguë, entre passion de vivre et pulsion de mort, liaison et décomposition, en perpétuelle transformation-germination…
     Voici Compost.


24 euros € pour un volume de 500 p. luxueux

Pour toute commande, écrire à Didier Moulinier : diotime2@gmail.com











mercredi 12 décembre 2012

L'instant crucial ou La mouche du lait

Michel Valprémy

à Martin

Le désert est entre nous et je vois à travers le camp.
Luc Lauras

il saignait l'ecce homo du jardin des désespérides
Francis Giraudet, Echidna


On dit — mais la parole des hommes pue comme la chiasse d’un vieil éthylique — , on dit qu’ici, parfois, au pied de la croix, loin du trafic de la cité, des marchés, des loteries, loin des duos amou­reux, des pépiements joyeux et vains, un grand vent bariolé souffle sur le crâne des demi-morts et dé­frise les boucles parfumées des mouflets.



Les enfants, qui connaissent sur le bout du doigt la bonté de l’épine et se jouent de la trahison de l’eau, s’ennuient comme le redoublant du cours de catéchisme; Bar­rabas ne peut plus perdre, Judas mourra sans pardon, sans un ami pour scier la branche.



La mémoire des quasi-spectres, déjà molle et vis­queuse — la diarrhée susdite ou le lait qui tourne et vire au vert — , coagule soudain, non moins que l’œil d’un gamin grimpé sur les chevaux de bois, œil qui, de la foule encom­brant la place en fête, ne retient, quand le galop du manège brouille le paysage, que la flamme rouge du manteau de la fée des beaux quar­tiers.







Oh! ces deux apôtres, toujours à se tripoter l’attirail!



Au pays des fourmis, le chas de l’aiguille est une mappemonde creuse. Enfile la corde lissse du gymnase, la corde à nœuds, celle du riche pendu, cousu d’or, pas heureux! Enfile les lianes des forêts, la natte à trois brins, des gerbes de fleurs, de blé, le filin du nombril! Tout y passe si tu mouilles, les co­lonnes, les fûts, les drapeaux tricolores, les croix!

Facile bonhomme, cent caravanes à deux bosses ont frayé le chemin!



A l’envers, à l’endroit, l’épave du square roule ses pouces; des rogatons de chou fleurissent sa mous­tache. Ne donne pas ton front à biser et saute la flaque du vomi! Les étoiles, pour lui, n’ont rien porté, les étoiles, la chance, le petit bonheur.



Mouche ton nez! Des deux écluses coule le lait. Ton doigt tranche la morve — une liqueur caillée — comme un canif la moelle cuite! Dis bonjour à la jo­lie dame!







Il y a donc, ici ou ailleurs, une pierre levée, un marbre commémoratif, des réclames de mort mille et mille fois embrassées, pourléchées, patouil­lées, des Madones en écoinçon, des libertés calli­pyges l’étendard sur le flanc, une foultitude de croix, primitives ou tarabiscotées, lustrées ou suintantes, baveuses — l’or en sauce — , des croix porte-bon­heur autour du cou des bébés, au fond des poches des cra­pules, sous les oreillers des bambocheurs, des graba­taires, des croix géantes plus hautes qu’un séquoia, des croix en­guirlandées, phosphorescentes, décapitées par le brouillard, trempées jusqu’à la sève, perdues et pleurées, des croix en plein zénith, des croix du bout de la nuit.



Trois génuflexions, une casquette vivement soulevée, quelques marmottements au plus pressé, et ce signe qui, en quatre tapes judicieusement réparties sur le front, la poitrine, les épaules, découpe le corps suivant le tracé du battant me­neau et des petits bois — la croisée — d’une fenêtre, sans pour autant y insufler la moindre transparence, tout cet ensemble de rites ne peut à l’instant crucial, alors que le vent n’est que brise insipide, faire office de point de départ, de ligne de con­duite, de degré d’évolution si on n’y adjoint pas nécessaire­ment un zéro en chiffre.







On reprend au début, quand je m’agenouille. Ton pan­sement en x, en +, en croix, s’effiloche. C’est sali rouge au milieu, marron foncé au milieu du milieu. Une puce a sauté sur la rose.

La vitre est un pré dans le triangle de tes cuisses de héron. Je couche sur la buée, mes cheveux à ton nid. Tu rêves et durcis l’outil. Je suis ton rhi­nocéros, la licorne qui s’ennuie.



Le mur trop blanc avale le silence. Je sème la vir­gule, des trémas par centaines, l’angle aigu du bra­bant, le chapeau pointu turlututu, les yeux en O de Toto. Tu peins déjà le temps vieilli, l’épluchure de la patate, la crotte, l’os brisé, la mort aux cils boueux et, ton sur ton, pour la beauté du geste, la peur des abeilles et du calcul mental.







Sérieusement, entendit-on jamais les pets des séra­phins, fussent-ils, eux aussi, en coliques? Enten­dit-on ja­mais du démon la fourche brinquebalante? Non, rien, ou peut-être, encore faudrait-il le prouver, devina-t-on un vague sifflement qui tenait de la scie musicale, du gargouillement d’une lessiveuse en ébullition, et qui, en tout cas, ne nous renseignait que pauvrement sur la destinée de nos méfaits an­ciens.



Sous la visière des paupières closes, des étin­celles cruciformes flottent, la nuit, en amont du songe. Ce ne sont pas les mouches du jeûne ou celles du retour de couches des mamans neuves, les mouches du vertige tout en haut de l’échelle, ce ne sont pas les trente-six chandelles des gnons sous le préau. Venues en peloton serré de l’humus des té­nèbres — nul esprit éploré ne les commande —, elles trottinent, clignotent, folâtrent, font la nique au rê­veur immobile qui, malgré lui, s’unit à la danse ma­thématique et baroque et ac­cepte sans effort, sans sueur, de croire que, derrière le rideau, de l’autre côté, un éden volatil l’espère depuis toujours.



Quand le drap et l’étal du boucher ne font qu’un, quand, au grand clandé des mouillures, la viande étreint la viande, un remous crémeux nous aspire - rarement, il est vrai , nous trempe dans un bouillon de cellophane où se dis­loquent, un instant trop bref, l’écorce - la peau de bouc -, les viscères et jusqu’à l’empreinte de nos regrets, de nos triomphes.







Bon qu’à bouffer du foin, de la bouse en sa­chet! Tu gobes les mouches, deux et deux font cinq, trois corners éga­lent un pénalty, l’âme des anges est une colombe imma­culée, un agneau nouveau-né, un buvard de rentrée. Les pro­messes, mon bel âne sans bonnet, valent que dalle, une feuille de persil dans du papier de soie.



Pince-moi! Le cambouis du ciel barbouille la lune. Ton coton sous ma main — à la touffe, à la poigne — brûle et brille plus que la pierre de feu, que l’étoile incendiaire. Ecorche les croûtes de mon ge­nou, respire, la bougie dé­crasse la nuit.

Toi, je sais, d’un seul doigt levé tu éteins le soleil.







Il suffit, paraît-il, d’un esprit innocent — et d’une vo­lonté de fer — pour que, infailliblement, sur­fleurissent les ce­risiers, pour qu’un piquet de vigne bourgeonne le jour de Sainte Catherine Labouré; et que dire de l’emphase d’alpha et d’oméga quand une couronne de lis égaye l’érection maussade des po­teaux télégraphiques? La réponse ne tombe pas toute rôtie du ciel, même si le parafe d’un oiseau vient je­ter le trouble dans sa neutralité laiteuse.



En outre, il est de notoriété publique que, glissée dans la musette du facteur, la plume du cor­beau chamboule l’harmonie crispée des hameaux. Faut-il attendre la fin du film, de l’enquête pour qu’un soupçon de lumière caresse le seuil des mai­sons interdites et défroisse le visage renfrogné des centenaires qui, pourtant, jusqu’ici en avaient vu bien d’autres?







Le velours rouge des fauteuils sent le FLY-TOX. Muet le moustachu à la canne! Les quatre pattes en l’air le petit et le gros! L’écran blanc est percé, je vois le noir derrière le noir. Ouvre les yeux quand tu m’embrasses. Là-bas, leurs baisers font peur. On dirait des aveugles qui ont faim.



Fais-moi le coup des fausses batailles: le deuil, les mariés, l’aile de ta corneille, les plumes de mon cygne, ta verrue, ma dent et, au meilleur du combat, le goudron dans l’eau.







Pour qui, devant la croix, baisse la tête — piété, imita­tion, simagrée — et constate l’usure fatale de ses souliers, le sol, qu’il soit carrelé, herbu ou caillouteux, recèle plus de mystère qu’une carte d’astrologue. La diagonale parfaite et accidentelle d’une brindille sur la dalle du pavement, les cra­que­lures d’une glaise assoiffée, le sable, la poussière, l’éclat d’un silex, le spectre d’une feuille rendront, bien des années plus tard, témoignage à la mélanco­lie, à l’ennui profond, à la confusion du cœur.



Si, par une négligence rarissime, la minute de silence cérémoniel dépasse les soixante secondes or­thodoxes, des images incongrues en un tel moment, un tel paysage, défer­lent entre les jambes des fidèles ou, comme des moules de bouchot, s’incrustent une à une sur les chevilles œdéma­teuses des bigotes. Le regard révulsé, une tricheuse du pre­mier plan fixe les hanches du crucifié, furète parmi les plis et les go­dets du pagne pour apprécier la dimension occulte du chibre messianique. Et ce minuscule bouquet d’œillets du poète qu’une main inconnue a lancé par-dessus le grillage d’un calvaire rappelle au quidam, par le truchement d’une dé­coration florale sur le pa­pier peint d’un lieu d’aisance, le souvenir abject d’une défécation douloureuse.



Deux gamins séparés par un désert de lainage, de co­tonnade, de taffetas n’entendent ni les gémisse­ments des morts pour la patrie ni le crissement du fer dans la plèvre du fils de l’homme. Ils grattent leur front, curent leur nez et, à hauteur des martingales, d’un océan de croupes, leurs yeux en boules de loto se racontent des histoires d’escapades où les fuyards abandonnent leurs habits de fête et dénichent en riant un coin tranquille pour s’endormir tête-bêche, épui­sés, nus.







Le petit trépas des feuilles est mare sur les trottoirs, prairie dans l’œil qui cligne. Ton lacet, j’te vois / j’te vois pas, joue à l’aspic, au serpent farceur. Chut! L’arc-en-ciel re­pose et fume. Epingle les mouches, j’te vois pas! Suce ma pastille, mon ongle noir, j’te vois! Amants, tu dors à deux dans la couche des géants, tu frottes la peau sur la peau et je mange ta lune. Amants, c’est on n’aime que moi et toi.

A quatre mains creusons le gel. Un feu cuit en bas, une boule, une taupe dorées.







On peut s’en tenir à cette immobilité ankylo­sante en attendant que rouillent les médailles des hé­ros, que s’allongent la bistouquette des putti gras­souillets ou que pé­pites et lingots prolifèrent comme monnaie-du-pape dans un jardin de curé. Tout n’arrive-t-il pas dans la vie ardente et passionnée des saints, des navigateurs, des justiciers, des amoureux tôt disparus? Les brochures à deux sous, les incu­nables mités, in-folios et feuilles de chou, la pape­rasse des greniers, des bibliothèques, les petits livres rouges, les bré­viaires bleu nuit plus nombreux que les poissons des mers et des rivières, que l’herbe des verts pâturages, soulèvent des montages, mouillent les yeux de Margot ou, pour le pire et le meilleur, d’une mouche à miel font un éléphant blanc. Les ci­trouilles roulent carrosse, les sirènes avalent des stra­divarius, une vierge pond sans flétrissure, les des­potes de tout poil tiennent le haut du pavé et la mort éternellement proche lance sa faux à l’aveuglette dans des jardins sans chausse-trappes.







Un cheveu rigole sur la peau du lait, l’anguille plisse la vase du barrage. Il y a du sang sur ton col du dimanche, du vin sur la nappe, un trou de cigarette, il y a des pâtés sur la page, des taches partout, n’importe où, au plafond, dans les lits.

T’es fort, tu dis ce que j’ai lu!







Un bâillement, un petit cri dans le silence compté, mesuré, une parole menue qui dit “Assez!” ou “C’est long!” ou “Zut à vous tous!” et les fureurs parentales (postillons et doigts crochus) promettent une nuit de placard, des bouffeurs de chair fraîche, des tartines sans rien dessus et, le plus grave, un coucher à l’heure des poules. Les tartufes font montre de leur indignation, une stupéfiante variété de gri­maces qui va de l’épouvante à l’indulgence rechignée, et pro­fi­tent de l’intermède — une aubaine — pour endiguer l’invasion d’une colonie de fourmis, réajuster une gaine rebelle ou sou­lager un couillon comprimé.



Pâle comme une hostie, le menton sur la poi­trine, notre trublion — un saltinbanque prodige — fait mine de se re­pentir (on tue les vipères) et ces cils plus fournis qu’un du­vet d’oisillon battent la mesure de sa prière. Alors le joli Sébastien percé de flèches apaches, les rois mages suiveurs d’étoile, le Chris­tophe passeur d’eau répondent en cœur à l’appel. Un éternuement du tonnerre de Dieu pulvérise les vi­traux, les cloches, le cimetière, fait exploser le déco­rum, le bataclan, le bordel et son train, efface aussi, miraculeuse­ment, l’éclaboussure de glaise sur la soc­quette blanche, un caca qui a tout gâché, tout abîmé quand, au matin, le monde entier paraissait si propre, si pur qu’on eût dit un immense lac de lait.







Ding dong. Le glas dans l’air si chaud, les mouchent sucent le vinaigre et capotent sur le dos. Un macchabée mouille dans sa caisse, les glaçons ont fondu. Sous l’if, l’été écorche le marbre et les bas gris des pleureuses. P’tit mec, les perles parme des couronnes sont un bijou tragique — j’irai plus vite que la pie! Dimanche, maman, promis, on dé­pouille les miroirs, on brûle les linges souillés, tout ce qui pue, les aïe!, les ça fait mal?, les ombres.







On ne gagne pas à tous les coups. Celui qui jette la boule et manque son but (espoir dévoyé, bi­ceps endolori) rit avec les moqueurs et pleure seul dans sa cave. Les bonbons ont traîné de frairie en frairie, ils ont goût de rance, de moisi. Quand s’arrête le manège, la fée des beaux quartiers n’est plus qu’une couleur parmi d’autres. Jésus, le pauvre bougre, trop faible, ne dit ni oui ni non.



Sous le porche, les papotages, les interroga­tions courtoises ou pincées, les rouspétances des ronchonnots qui changent une vasque d’eau bénite en mirage anisé, toute cette rhapsodie du babillage, tré­molos, rires en pizzicati, roulades et gloussements, messes basses, imitent à la perfection — on s’y croi­rait — le zézaiement des mouches qui lentement ago­nisent sur le papier huilé tirebouchonnant dans une cuisine déserte. Tous savent, pour la plus large part, que le pain et le vin accompagneront — c’est écrit — déjeuners fins et soupes populaires; ceux qui, par mégarde, tireront la langue ou mangeront leur poing, auront la décence de s’éloigner des lieux de ripaille, les sons inharmonieux de leurs boyaux vides ne de­vant pas altérer l’équité canonique de la manne.



La croix du bout du chemin est un épouvan­tail nu, c’est simple comme bonjour, comme midi à midi et quatorze à quatorze. On en restera là; sauf ac­cident imprévu, les pi­quets de vigne continueront de jouer les béquilles, rôle somme toute ordinaire mais peu banal et, une fois l’an, les cerises orneront en­core gentiment les oreilles des divettes ou la pine des jouvenceaux et des gardes-chasse.







Tu claironnes plus haut que ton trou. Bois, cul sec, les bières brunes, la vinasse de la mère Vévette, le guigno­let, les fonds de gnôle. Tes joues bleuissent, tu grandis trop vite. Fume la queue d’ail, le costaud du bal dégobille pour un rien.



Au banquet, dondons et dodues ont stocké leur lait, deux outres sans rustine, et les miettes, les ver­micelles plongeurs se faufilent dans la fissure - lolos fendus, coupés net. T’es plat, raplapla, tout piqué, moucheté; du son sous la croix d’or, un œuf de caille.







Un petiot saisit la main d’un demi-mort, tous les chevaux rentrent à l’écurie.



Pris soudain d’une exaltation peu commune, excepté chez les joyeux louftingues et les camelots, un gringalet anonyme désorienté par le saint tintouin des hostilités feu­trées, d’un seul moulinet du poignet déracine le totem pour en charger ses épaules mai­griottes. A le suivre, le premier pas ne coûte qu’une infime déchirure du cartilage iliaque, blessure qui in­terdit les escalades alpestres, les parties de saute-mouton, les cancans endiablés, le branle de toutes les provinces et modère — contre mauvaise fortune bon cœur — la haute voltige des dortoirs, de la chambre nuptiale.



Où nous conduit-il? Une ville éternelle, un jardin des supplices, le bistrot du coin, nulle part? Est-il, vrai, initié au déchiffrement des logogryphes et des contrepèteries? Est-il doué de la faculté de lire entre les lignes? Le vent lui mur­mure-t-il des porno­graphies secrètes? Les feuilles de sep­tembre sont-elles des palimpsestes qu’il décrypte en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, du vert tendre origi­nel au jaunissement fatal? Que sait-il du bleu ar­chaïque, du rouge venimeux? A-t-il — cette blague! —, pour oser montrer la voie unique, poussé, au sortir du sexe de sa mère, un vivat sonore plein de ferveur précoce? Enrôle-t-il des patrouilleurs pour rallier les brebis libertines? Enfin, dans l’aspersion des sa­lives, distingue-t-il le fiel et le désir d’amour?







L’escarbille — est-ce la poudre du crayon? — at­taque la pulpe bleue de l’œil. Tu souffles la mouche du lait, et, d’une prune ouverte qui sent toujours le re­tour de messe, je croque le ver, l’élastique gras.


Coupe, coupe, ça vient! tu m’aimes encore si je saigne, si le flacon est plein ?


Morceaux choisis (Les Contemporains favoris, novembre 1991

Un cri dans le couloir (2)

Michel Valprémy




Avril 1985

Vocation de l'obèse

Michel Valprémy



Inédit, juin 1985

Sarazonie

Michel Valprémy



Inédit, octobre 1983

dimanche 9 décembre 2012

Vêture

Michel Valprémy




1


Dans la rue, je marche derrière lui, à trois mètre de distance, à trois mètres au minimum. Je le fais volontiers, je ne vais pas le contrarier pour si peu. Il y a longtemps que j’ai compris et je ne suis pas responsable. Les passants me regardent, les passants me désirent ; c’est plus fort qu’eux. Je vois leurs yeux exorbités, les grimaces jalouses ; j’entends les insultes, les ricanements d’envie. Une fois, un jeune homme, lui aussi d’une grande beauté, a craché sur ma poitrine. J’ai joué l’indifférent et continué dignement mon chemin. J’étais désolé pour ma chemise, une imitation satin hors de prix.
Je marche derrière lui mais, comme je le disais plus haut, je ne suis pas dupe. Il m’affirme que ses épaules d’athlète, sa taille bien marquée, ses fesses surtout, hautes, bombées, sont le plus beau spectacle qui me soit donné de voir. J’opine, il sourit. On peut donc se promener sans histoire, chacun à sa place, lui dans l’ignorance générale et moi dans l’admiration du monde.


2


Charlotte, il m'appelle. Charlotte quand je tarde à choisir la bague qui me protègera des chiens de la nuit, quand j'hésite entre foulard, étole ou châle, car, on ne se méfie jamais assez de la fraicheur des soirées de juin.
Il m'appelle Charlotte, il me donne d'autres noms encore qui font penser à des femmes ordinaires, à des filles de mauvaises vies, à des grues lascives, impudiques, des mots très gros, infâmants, qui ne font que glisser sur moi ; je m'en voudrais d'ailleurs de les retenir.
Il ne m’appelle jamais David ou Eric, des noms simples, courts, vite dits, faciles à prononcer, des noms qui ne sont pas le mien, ni plus ni moins que Charlotte.


3


II dit que je suis plus près de la tombe que du sein de ma nourrice, que ça se voit à vue d'œil, deux fois plus que chez les autres ; ainsi mon front ressemble au ventre des vieux maigres. Malgré la buée, je sais que le miroir est souvent d'accord avec lui. Sans lever la main, très courtois, il me demande de lui verser de l'argent, un pourboire en quelque sorte, chaque fois que j'aunai mes chaleurs, chaque fois qu'il devra s'allonger sur moi et entrer en besogne. J'accepte et, pour mettre fin au tremblement de ses lèvres, à la tristesse de ses yeux, à cet air gêné qui me font mal, je lui parle de mon nouveau tricot pain d'épice brodé d'épis en lamé or, une réussite au dire de la voisine qui en a vu d'autres.


LPDA n°86, mai 1986

Sans Noms n°39 à 46

Michel Valprémy











Inédits

dimanche 25 novembre 2012

Un bout de tôle, quatre citrons et une épine

Michel Valprémy




Un bout de tôle, quatre citrons et une épine.

(Je lus dieu-tige, je me rappelle l’éblouissement, la volée de flèches. Je n’y reviens pas. Je tente de transcrire ici les premiers impacts ; des notes mentales en quelque sorte).


Droit, le vers, si sec ─ « sec » est le vers ─, si droit. Colonne(s) de vers secs, de segments courts, la « tige » précisément, ou l’« épi », l’ « épine », le « dard ».
Et là, dans l’apparence, dans l’immédiate saisie, un monde de rondeurs, de lignes courbes, de parenthèses et d’humidité.
Il écrit ─ on dirait ─ par retranchement.
Ou il vise juste. Il voit juste. La saisie est prompte, radicale.
Il ne tresse pas, ne tortille pas, n’entortille pas. Pas de surabondance, de saturation.
Quinte essence.
Il y a une impatience dans la note, un aplomb. Ceci est.
Il y a fébrilité.
Il ne creuse pas, il épingle.
On ne parlera pas d’orpaillage. Ce ne sont ni miettes, ni tessons, mais un fil tendu, des fils (résille de sel).
D’où cette impression de claire-voie (entre les cils et les roseaux) qui peut être du ton sur ton, soleil contre soleil, la nuit et sa doublure, l’ombre de l’ombre.
On lit donc entre les fils, entre les lattes, entre les vers.
Pas de totalité spatiale, mais une fragmentation, une parcellisation qui par la répétition peut devenir sédimentation, cristallisation.
L’encoche, l’encoche surtout, le très rare ornement.
L.-F.D. archer.
Pas d’exotisme colorié. Chacun porte son Afrique s’il est resté l’enfant.
L’espace géographique est toujours celui du désir.
La bête est celle du désir.
Le bestiaire est nombreux.
Le désir est nombreux.
Il lui faut le sable, pas tout le sable, le grain, le triangle des dunes.
La fleur donne son nom, juste son nom. Le mot savant est exclu, le grand lexique, la rhétorique.
dieu sans majuscule porte tous les noms.
Le poème insoluble en lui-même.
Le poème irrésolu.
La répétition (tous les ciels), fait musique en des suites et variations infinies. Poésie d’arpèges (fil de fer ─ on y revient ─ pincé).
Oui, sans cesse recommencer : c’est la probable névralgie. C’est la tragédie.
Registre sensoriel d’une extrême pureté (rien en trop).
L’épine perce toujours la peau.
Erotisme élémentaire (il n’y a que dons).
Echange des corps en morceaux.
Tout brûle et coule et bat.

Diérèse n°28, hiver 2004/2005