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mardi 10 juillet 2012

Petit délire

Michel Valprémy



les cigarettes du bout des doigts/os/tiges en surfilage au cœur des matelots ces vieilles pécores y pondaient leur queue froncée, anémone putride
allez fillette ne tremblez pas mon ventre est aseptisé je peux débourser à la demande
IL se branle enfourchant le bidet un crachat/fiel/ sur le miroir

Cassiopée ou l'Envers du Rien n°4, 1er trimeste 1984

jeudi 5 juillet 2012

La liaison archipel (inédit)

Michel Valprémy



à Raphaël


La plage crisse, cap de silence " Comme souches, d'une rive à l'autre, sans parure, enduisons-nous de sel jusqu'à craquer. "Au plus haut (une courbe fluor sur nuages) le voyageur ou l'absent...



L'ailleurs le possède, j'en appelle aux margelles, aux cordes huileuses, à la dague effilée. La douleur autopsie, des boutons inguinaux mûrissent. Il ne sourit plus^.évangélisant ses dents, dans l'obscur il déployait des lights.
Il se couchera sur le quai, je lisserai sa carapace d'une main de charron et, deux nuits plus tard, au premier urticaire, il cassera 1'écaille.



Rester c'est mon exode (sur l'oreiller encore la marque de ton coude). Tu vibres nu dans l'ombre des palmes, store de l'éden. Mon rêve pullule, quelques bulles éclatent nulle part et tu ne parais plus. Je découpe tes images, les isole dans le tas anonyme, fredonne ton chant que je bus proche. Ma nuque se décale sur ton spectre, je vomis dans mes doigts, sur les pavés indignes.



           Et toute la nuit vibre comme ce train muet (l'infortune des ponts quand les berges refluent), comme ce train muet jusqu'à l'or de ton cou que cache le pull sang.
Tu accentues le froid, pommettes couturées, serviteur des dolences (lacet étrangleur de l'écharpe) et mêle ta toison, le ferment de ton ventre aux boucles du tapis.
Je goûte le scalp, les segments de ton marais. Puise ta lèvre pâle où grivoise le pouls. Par trois fois l'Ange et le Sphynx gémissent. Carillonne l'épreuve dans le cerceau de l'œil, l'énigme s'insinue.
Quand le soleil se frange sur la buée des vitres, c'est un pays perdu.






à Claude

Ça vient, mes échecs matinaux se couvrent de draps secs. Ça vient, comme une horloge sans chiffres ou œuvrant  affolée. Ça vient, sans répit et loin des donjons. On se joua des licences x à l'hôtel, des exemples de nudité (territoire ombreux du miroir).
TU BRULES DANS MON GUET ! Un rideau soulevé, ton lacet défait, ma ceinture arrachée. Le jour me tait, la surprise déserte, rites à rebours d'un élan, compas brisé de nos accolades»
Je t'égare dans la foule infirme, dans des savanes apprises une herbe l'autre, sous une bourrasque de hannetons. Je t1étouffe dans des hamacs, te noie sous des douches glacées. Au rond-point de mes instances je te loue, floué dans mes rêves, je te loue et toutes tes somnolences privées' Même à genoux on ne m'a pas forcé.



A travers la fenêtre l'arbre ne vit plus. La promesse est confidente, les derniers gestes ont fondu, notre immobilité gèle. La nature reste close quand nous nous enfermons. J'envie le nomade et les soirées de contes (caché sous les roseaux, pour ses proches, un traître prend des notes).Le lit est ouvert tout le jour, plus rien ne s'y cache, ne s'y joue.
Horizon, les falots... que diront nos cendres à l'investigateur ?



Un phare joue l'alternance, roulette des faisceaux, laps nocturne, gifle soleil. A ciel ouvert les navires se tuent.



             Garçon, ton jeu aux mansardes ajuste le hennin, une bague tragique. La dentelle froissée (magie des malles moirées) frôle ta jambe lisse, pied-s- peint-e-.Tu ne sais que parchemins occultes, une allée de cyprès, le destin des flèches médiévales, tours et arcs.
A ton nombril déjà la blatte fouit.





à J-F S-V

Je n'ai rien entendu (le brouillard de la lande), avant de me crever les tympans, une main griffue déploya le trémail humide, enserra ma tête dans des byssus visqueux, des tentacules ossifiés.
A l'épaule, je porte la marque concave des galets. Les oiseaux salins, muets, creusent le sable entre les pals d'une digue épuisée et, picorant mon ventre, mes aisselles infestés, me couchent sur leur fiente. Ils couvent les gerçures éteignant dans leur gorge le vent des îles arctiques.
Que viennent les lapideurs, les grands chiens enculeurs, l'heure nocturne des tortues parturientes !


Inédit, février 1984

Rupestre

Michel Valprémy



LPDA n°16, décembre 1984

samedi 12 mai 2012

L'aveu

Michel Valprémy



LPDA n°13, novembre 1984

De M. à S. (inédit, 1984)

Michel Valprémy


I

c'est venu comme ça ce matin une tache infime un grain de rouille sur la peau du poignet droit il n'y avait pas beaucoup de soleil les rideaux ne tremblaient pas dans le pré voisin un cheval en rut criait comme un homme qu'on égorge 

S. m'a raconté hier l'accident de H. l'agonie de H. le crâne enfoncé l'œil pendant la jambe arrachée le coma la vieille femme hystérique vautrée sur le cercueil S. ne pleurait pas elle écaillait le vernis de ses ongles c'était la première fois qu'elle les peignait elle ne portait pas son collier vaudou elle parlait de malédiction ou c'était ce que je voulais entendre il ne me fallait pas une explication un responsable je m'obstinais à ne pas la rassurer la rabrouais quand elle disait que c'était injuste à vingt ans qu'il eût mieux valu que ce fût elle ou sa mère qui d'ailleurs n'en a plus pour longtemps à force de boire de prendre des barbiturique sa mère qui devient folle vulgaire elle autrefois si belle élégante les bijoux les robes du soir les fourrures les cocktails les boucles dorées de ses chaussures sa mère si cultivée qui ne lit plus qui emplit ses placards de bouteilles de whisky qui s'enferme dès septembre parce que le vent la fait tomber la pluie la neige lui glacent les os qu'aucun muscle aucune graisse ne protègent sa mère qui 

ma main droite recroquevillée sur le drap je lui ordonne en vain de se détendre de s'étirer je lui commande en vain de me gratter le nez l'oreille de me pincer le sein gauche de me caresser le ventre 

vaut mieux crever à vingt ans vaut mieux même si on n'a rien écrit même si on n'a pas vu Venise même si on n'a pas léché la peau de ceux qui disaient oui d'avance qui auraient payé pour ça fallait prendre des précautions quelques amulettes attention cédez le passage tu freines dans les tournants tu fais bien cuire la viande de porc tu ne te rases pas debout dans la baignoire à moitié pleine ou a moitié vide tu n'encules pas la première personne qui passe regarde où tu mets les pieds la plage est minée le fusil du voisin est chargé tu sais les cerises du marché sont plus grosses et plus juteuses merci même tu es gentille tu m1aimes bien toi tu es si bonne avec moi ne crains rien ce n'est pas l'heure il fait si beau je suis sûr que ce n'est pas l'heure je n'ai pas mal aux dents la fille du garde-champêtre m' a donné un ruban je sais elle est trop grasse elle me dégoûte un peu on dit qu'elle ne se lave pas mais elle va ce soir me montrer sa fente elle me l'a promis pour rien peut-être qu'elle me laissera y mettre le doigt des petits cailloux la pointe de mon canif des miettes de pain ou mon nez je ne vais pas mourir ce serait idiot si près du but 

le grain de rouille gonfle grain de riz grain de café dé à coudre œuf de pigeon il change de couleur du bistre au vert caca d'oie l'œuf de pigeon s'étale œil de cyclope carapace de tortue aile de papillon il sourit grimace crache des flocons de laine un venin inodore 

même ne te prive pas de manger j'ai dit ça pour rire pour t'embêter pour que tu me fasses tes petits yeux cruels pour que de rage tu frottes tes deux chicots l'un sur l'autre pour que tu te venges sur le chien ne te prive pas de manger pour me faire pitié pour que je t'oblige à t'asseoir pour que je verse moi-même un peu de vin dans ta soupe et puis ça suffit tu peux bien mourir de faim et de chagrin c'est de ton âge tu le répètes sans cesse alors qu'est ce que tu attends tu vas nous faire le coup à Noël en pleine fête par un temps à ne pas mettre un chat dehors tu nous vois au cimetière claquant des dents la goutte au nez tous nos jouets neufs à la maison tu pourrais mourir au bon moment tout s'use regarde l'éponge sur l'évier tu as toujours été vieille toujours chiffonnée noueuse ronceuse tu as toujours senti la fumée la bouse de vache décidément Dieu déconne avec les pendules ce n'est pas un bon horloger comme Louis XVI on lui pardonne l'erreur est humaine il faut faire pénitence mon fils à genoux sur la règle bonnet d'âne fessée cul à l’air on meurt jamais à l'heure ou trop tôt ou trop tard il y a des cercueils à peine plus grand que des boîtes à chaussures il suffit d'un pas pointure 42 pour écraser 57 fourmis alors les bombes tais-toi on meurt parce qu'on meurt tu comprendras plus tard mais mais mais si on meurt trop tôt on n'a pas eu le temps de comprendre tais-toi porte-moi une chaise verse le vin c'est le mystère de la mort c'est comme le mystère de la vie avec un peu de chance entre les deux tu auras droit au mystère de 1’amour 

ce n'est pas douloureux une anesthésie agréable la main droite noire brûlée purulente je me dis que je vais pourrir lentement qu'on a été trop bon jusqu'ici avec moi que rien de mieux ne pouvait m'-arriver que c'est bien mon tour il me reste quelques heures quelques jours pour te raconter mes fausses histoire vraies le mystère de l'amour si elle me montre sa fente je lui donne mon écharpe rayée si elle me laisse me servir de mon couteau je ne tordrai plus le cou des mésanges ne crains rien même je ne vais pas mourir aujourd'hui je tousse un peu ce n' est rien j'ai déjà prié quand j'avais la fièvre et si elle me laisse y mettre mon nez


II


ma main droite va mieux merci pâle et transparente une main à la Marie Duplessis une main dévoyée qui se refait une santé elle n'en finit plus de bouger de gesticuler un moment d'inattention et voilà il est trop tard un doigt dans le nez dans l'oreille dans la bouche là où ça saigne toujours un peu près du bridge 

si je n'exerçais pas un pouvoir despotique sur la main gauche la droite la rescapée la convalescente elle n'en ferait qu'à sa tête tripoterait tout ce qu'elle trouve elle volette plane et fonce directement entre mes jambes je dois être vigilant une fois de temps en temps ça va ça n'a jamais tué personne ça décrispe quand plus personne ne vous touche (pas le moindre effleurement d'un passant ordinaire) mais à table ou devant le facteur devant ma mère et les enfants de mes frères c'est incongru indécent alors la gauche la maladroite celle qui secoue à tort et à travers qui ne sait pas garder le rythme qui se fatigue trop vite alors la gauche la jalouse la fausse innocente elle fonce toutes griffes dehors déchire la bourse la droite qui prend des airs de sainte-ni-touche pianote sur mon genou regarde ses ongles la gauche n'y va pas de main morte 

S. je ne vous raconte pas ça pour vous faire sourire je ne raconte pas n'importe quoi tout ce qui me passe par la tête je ne cherche pas à vous amuser bientôt sans doute je vous ferai pleurer enfin je l'espère mais aujourd'hui ce que je dis c'est presque la vérité vraiment presque tenez savez-vous qu'avant d'ouvrir votre lettre ce matin ma main droite était heureuse gaie virevoltante chantante je la laissais faire j'avais par précaution glissé la gauche la mendiante la championne du ring dans un gant en caoutchouc je ne suis pas fétichiste je n'avais rien d'autre sous la main un vieux gant oublié par Mauve il y a deux ans ma droite se sentait plus libre et moi aussi rien ne me pressait le facteur était donc passé il n'y avait plus de risque de hasard possibles seule votre lettre à ouvrir je me recouchai nu la droite s'élevait gracieuse dessinait des arabesques des circonvolutions pointait son index vers le plafond désignant un je ne sais quoi une étoile un insecte que je ne voyais pas la main droite de ma même agonisante montrait ainsi quelque chose mais je ne vais pas recommencer à vous parler de ma mémé je me relevai m'habillai j'ouvris votre lettre et décidai sur l'heure de vous répondre ma droite s'emballait dérivait quittait la page elle écrivit sur la table sur les dictionnaires sur le pied de ma chaise sur les tapis les murs et même ultime provocation sur le caoutchouc de la gauche que je n'avais pas libérée jamais je n'ai autant souffert (vous savez que ma jambe gauche est mauvaise) j'étais obligé de suivre j'étais incapable de contrarier ma main droite après l'épreuve qu'elle venait de subir la position accroupie provoqua des douleurs infernales ( pour ce qu'on en peut savoir ) mais quand vous reviendrez chez moi vous verrez tous ces gribouillages sur les plinthes on croirait des hiéroglyphes des signes cunéiformes ce n'est pas désagréable pour à l'œil mais nous reparlerons de l'œil 

S. vous avez un avantage sur moi de meilleures raisons votre main gauche fut tordue cassée dites-moi il voulait jouer cet homme avec vos doigts il n'a pas su s'arrêter il croyait vous entendre rire il ne savait pas faire la différence entre le cri et le rire quand les os craquèrent il pensa que vous le faisiez exprès je suis sûr qu'après il a embrassé votre plâtre vos genoux vos pieds aussi vos chevilles intactes après il a essayé de vous faire l'amour et vous n'avez pas dit non je NOUS reconnais bien là j'ignore tout-e- de l'état de votre main droite vous êtes pudique et je suis patient n'ai-je pas attendu un an avant de vous demander d'enlever vos lunettes avant de vous prier de les enlever vos lunettes fumées je subodorais — c'est un verbe que je vous emprunte ~" ce qui se passait derrière ces verres teintés j'imaginais du bleu d'abord du bleu beaucoup de bleu du bleu avant tout oui mais quel bleu je pensais à Luca Della Robbia à des tessons de bouteille à la mer des Caraïbes à votre chat siamois vous auriez pu faire attention montrer vos yeux un par un non tout de go les deux à la fois c'était aveuglant vous devez me comprendre j'étais jaloux je vous le confie aujourd'hui car aujourd'hui je peux vous regarder en face sans vous voler vos lunettes fumées j'étais jaloux on m'avait dit là-bas que mes yeux et la lagune étaient de la même couleur mais ce n'est pas le moment de vous parler de la lagune


III


je vous ai vue S. vous êtes une maladroite servez-vous de votre main droite et faites un effort oubliez la gauche c'est insupportable vous renversez tout la casserole le chou-fleur la confiture de figues (il en reste sur la manche de votre peignoir fuchsia) je vous ordonne d'aller regarder sous le canapé vous trouverez des grains de raisin je les ai poussés du pied pour ne pas voir la honte dans vos yeux bleus si bleus maintenant je vous le dis qu'allez-vous devenir si par mégarde pour jouer on vous casse le poignet droit


Inédit, octobre 1984

samedi 5 mai 2012

Hémisphères

Michel Valprémy




LPDA n°9, octobre 1984

dimanche 27 mars 2011

Elle souffla la bougie

Michel Valprémy

Elle souffla la bougie et l'obscurité fut. On cherchait nos gestes d'aveugles (ancien colin-maillard), sur la pierre déplâtrée, à hauteur des fagots, un éclat de silice scintilla.
... le fin brasero d'une cigarette dans la nuit des peaux rances... lune, vieux masque blessé des arbres polypiers... sur le verre irradié des lunettes d'été un profil simiesque, sans âge (ma tête passe). Au plus loin du constat le grésillement tungstène des lagunes... noyé sous la poix du soleil, l'ombre ocre du pisé glisse en aval de ma chute encore exquise à vos pieds de mendiants

Rectangle n°4, Lyon, 1984

dimanche 26 décembre 2010

Prions

Michel Valprémy

où aller ce soir en ce mystère
à vous de donner le sens des flots
ces pivoines douces balises
ces rochers de chairs cassée
je m’allonge oint du dernier givre (les castes fondues, le tango des moteurs) sur le tapis de paille
comme dessin rupestre je me borde
le temps immobile pointille (on décalque, muet)
la voix glisse, j’obéis, acquis
 
Cassiopée n°04, 1er trimestre  1984








dimanche 26 septembre 2010

Et la bouche

Michel Valprémy

et la bouche ne ment plus ne raconte plus d'histoires ne dit rien ni la patience ni les mots du désir elle ne sourit plus la bouche ne ment plus elle a raconté les plus belles histoires les plus fausses aussi elle a parlé de demain de l'été d'un voyage la bouche parlait sans cesse à perte de souffle sans boire sans fumer la bouche avait craché le chewing-gum le fétu de paille un filet de salive la bouche allait parler d'une chambre d'une meule de foin ou d'un hangar désert avant demain avant l'été avant le voyage et la bouche mange la bouche qui n'était pas si pressée qui se réservait pour l'été le voyage pour demain et la bouche frotte la bouche entre dans la bouche lui interdit de parler de sourire la bouche lèche les dents l'intérieur des joues le palais la bouche darde sa langue dépose la bave et la mousse dans la bouche la bouche quitte la bouche la langue s'étire s'effile glisse dans les narines le trou des oreilles la langue lisse les cheveux et les cils mouille les pommettes le coin des yeux la bouche ne reste pas longtemps à la même place va si vite va trop vite ne se soucie que d'elle-même et saute et butine et goûte des plis encore parfumés à la base du cou et le poivre à l'aisselle et la bouche commence à mordiller ne se retient plus sur le sein devient ventouse mandibule la bouche trace des sillons luisants sur toute la poitrine des sillons et des grands huit la langue creuse le nombril y cogne vrille comme un foret les dents scient arrachent un premier poil la bouche heurte une main qui cache quelque chose ou le protège la bouche écume et mord et mord encore le gras de la cuisse la rotule la cheville les tendons du pied la bouche dévore les orteils un à un la langue essuie la poussière du chemin blanc des chaumes et quelques grains de sable la poussière des pavés et des quais et 1e sang affleure et le sang reste sous la peau comme une tache comme une fraise et la bouche revient à ce qui était caché et qui ne l'est plus la bouche s'affole bâfre les couilles les deux ensemble et la langue dans la bouche les caresse et les presse contre les dents l'intérieur des joues le palais et la bouche les laisse sortir et les reprend et ainsi de suite jusqu'à la douleur la bouche s'agrandit ses commissures craquent la bouche a mal et se déchire elle ne sera jamais rassasiée elle aura toujours faim elle ne savourera pas de meilleurs fruits ni les prunes d'Agen ni les reine-claudes ni les quetsches elle ne sucera pas des mousses plus odorantes des lichens plus spongieux et la bouche fouille fouine entre les fesses et se repaît la bouche s'abouche au trou la langue s'élargit s'aplatit elle barbouille elle nettoie ce qu'elle a barbouillé la langue change de forme prend toutes les formes elle cure elle pénètre elle va beaucoup plus loin au tréfonds et les lèvres aspirent les sucs et la bouche se retire respire un peu d'air par saccades et souffle et respire et avale la tige la queue l'avale si bien que les lèvres sont retroussées que la tige cogne au fond de la gorge que les mâchoires souffrent que les larmes coulent que l'estomac se révulse et la bouche est pleine comblée n'en demande pas plus elle est pleine c'est chaud et dur et tendre aussi et ça bat ça puise c'est vivant et la queue se retire d'elle-même et plonge et se retire et replonge et s'échappe tout à fait et la langue s'amenuise pour devenir écharde épingle pour s'infiltrer dans le méat la 1angue renonce pourlèche le gland rouge violet pourpre cramoisi et la bouche recueille le sperme jusqu'à la dernière goutte et la bouche se gargarise mélange semence et salive en avale un peu et la bouche verse dans la bouche le contenu de la bouche et très vite la bouche dit qu'il est bien trop tôt pour savoir ce que sera demain ce que sera l'été la bouche se rince à l'eau du robinet la bouche demande une cigarette la bouche ne parle plus d'un voyage
 
Le 16.06.1984 - Inédit

dimanche 16 mai 2010

Ta corne

Michel Valprémy


Ta corne

LPDA n°11, novembre 1984

dimanche 31 janvier 2010

A Claude

Michel Valprémy

Ça vient, mes échecs matinaux se couvrent de draps secs. Ça vient, comme une horloge sans chiffres ou œuvrant affolée. Ça vient, sans répit et loin des donjons. On se joua des licences x à l'hôtel, des exemples de nudité (territoire ombreux du miroir).
TU BRULES DANS MON GUET!
Un rideau soulevé, ton lacet défait, ma ceinture arrachée. Le jour me tait, la surprise déserte, rite à rebours d'un élan, compas brisé de nos accolades.
Je t'égare dans la foule infirme, dans des savanes apprises une herbe l'autre, sous une bourrasque de hannetons. Je t'étouffe dans des hamacs, te noie sous des douches glacées. Au rond-point de mes instances je te loue, floué dans mes rêves, je te loue et toutes tes somnolences privées. Même à genoux on ne m'a pas forcé.

Rectangle n°4, Lyon, 1984

dimanche 13 décembre 2009

Le Grand Horloger

Michel Valprémy

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LPDA n°15, décembre 1984

dimanche 8 novembre 2009

Balek ou la vérité amère

Michel Valprémy

à Jacqueline et Pierre V.

"Dis la vérité, même à ton détriment
Dis la vérité, même si elle est amère."
Mahomet


Les ordures fument, poudroient sur la perspective blanche et bleue d'une colline surplombant le sel. Dans le fauvisme louche des souks enchevêtrés une odeur de tripaille vous retrousse les lèvres, pourriture grasse des ruelles du cuir. En régalade impromptue on coule les fruits légendaires et le flux mentholé. A l'angle ocre des murs, dans l'ombre lamée des palmes (peau adhésive des figues imprimée sur parois chaulées), le regard dégringole d'un soleil sulfureux au visage troué d'une femme lépreuse.

C'est si peu voir que visiter.

Trempé de sueurs, pâle, misérable touriste aux rafraîchissements, épuisé d'indécentes coliques je dégueule des glaires délicates penché sur la momie de marbre couronnée d'or vandale.

Des enfants morveux partagent leur tabac, une sensation d'évidence, fluide et cotonneuse, les doigts comme des cierges tièdes. Dans leurs mains sébiles (un sourire de géode), en nanti généreux, je distribue l'infime monnaie, Sainte-Ursule sans chape, Apôtre désaltéré, sans prophétie ou sermon. Les enfants fessus promettent de surcroît, enchères vives, claques et mercis, leur ventre mince, caramel. Sous le linge un peu sale et flou de 1'entrecuisse on glisserait bien les ongles, la langue sur l'œuvre du scalpel. Renifler ce pain mat.

Les cils brouillés de khôl, de gros féminoïdes, vaporeux et blonds, Pharaons de guimauve, déposent sur des coussins soyeux (longues instances maniérées) leur cul mol et meurtri des dagues exotiques. Un garçon déhanché, ce profil berbère à se remodeler, à refaire le monde et s'émasculer, dégrafe ses lèvres noires, accuse. Suivre les yeux varechs, se coucher sous ses pas.

Les chiens lèchent les plaies des filles ennocées haleine voilée. Des paysannes de somme, cassées, cahotent .sous le bât de paille, excitent le vertige plaintif ou passant d'Europe. Le mâle assis sur l'âne sourit.

Ne dites plus l'innocence ! Qui peut comprendre les foules avec un sou fraternel, degré de l'aisance ? On ne coupe pas ses privilèges (miniatures aux enchères) pour aider la charrue. Au moins ne vous avancez pas pour me servir ! N'écorchez pas vos genoux, en faim du rêve, vers ceux qui vous piétinent, gaspilleurs ! Le muezzin chante dans les hauts-parleurs, les fraudeurs d'herbe se lovent sous la peau moite des illusions. On ne surprend rien du sérail, de ceux que l'on enferme dans toute autre prison que leurs mots, qui clament le mieux du grand nombre et manger.

... et les guenilles parleront. Les rois se dessécheront dans leur lente putréfaction dynastique. A l'aube le peuple et les fourches se dresseront.

Les dossier d’Aquitaine n°08, 1984

lundi 5 octobre 2009

Le sexe tu dis

Michel Valprémy




Exposition 24 juin 1984

mardi 7 juillet 2009

La chaleur des braises


à Marie


Elle est vieille. Il y a si longtemps qu'elle est vieille. Elle ne se souvient plus du temps de sa jeunesse ou peut-être ne veut-elle plus en parler, y penser. Elle dit que sa vieille tête est oublieuse. Elle raconte aux rares passants, ceux qui ne ressemblent pas de près ou de loin à des gens connus, des histoires de son village, les fêtes, les veillées, les noces, les enterrements. Ce sont toujours des histoires de sa vieillesse, le mari était déjà mort, plus souvent encore le fils ne devait plus revenir. Elle l'a attendu longtemps même après les certificats de la Préfecture* Elle sait que son fils ne reviendra pas, pour elle il n'est pas vivant quelque part, il n'est pas mort quelque part, loin d'elle. Il pouvait se noyer ici, près du barrage de l'ancien moulin mais pas là-bas dans une eau aussi peu profonde, c'est impensable. La guerre était finie depuis trois jours et une nuit.

Des histoires de cadastre, de mur mitoyen, de chemin vicinal, de voisine au mauvais œil. Elle sait qu'on se moque d'elle quand, chaque jour de l'an, pour qu'il ne tarisse pas, elle jette deux morceaux de sucre dans le puits, elle sait qu'on l'appelle vieil hibou, chouette de malheur, demi-sorcière. Il y a si longtemps qu'on attend sa mort. On lui souhaite les fins les plus cruelles, piqûres venimeuses, empoisonnements, la foudre, les termites, la chute des tuiles. Elle n'est tombée qu'une seule fois, sa tempe heurtant le chenet de la cheminée. Elle pensa que c'était enfin arrivé, qu'elle ne se relèverait plus. Elle avait perdu connaissance mais, dans son absence (une image pâle et floue), un ruban bleu ourlé d'une fine dentelle, liseré fleuri, flottait, ondulait lentement. Ce fut la chaleur des braises qui l'éveilla. Une lotion secrète qu'elle préparait elle-même effaça la bosse, la dilua. Il ne resta du choc qu'une légère mâchure rosée. Elle ne pensa plus à ce faux pas malencontreux, s'accusa de ne pas avoir rangé la marmite. Les jours suivants, elle rentra du bois, beaucoup de bois, des bûches, des planches véreuses, des piquets de vigne hors d'usage, des sarments et, pour l'odeur des branches de laurier-sauce.

Tout est noir dans sa maison, comme elle, jusqu'aux toiles des araignées que le noir de fumée encrasse. Elle ne porte pas le foulard que lui offre pour ses étrennes le fils du cantonnier, l'ami de son fils, celui qui lui a appris la nouvelle. Elle ne le porte qu'une fois pour aller au puits, après elle le range avec les autres soigneusement plies dans l'armoire. Il est toujours noir bien sûr mais les motifs, feuilles, fleurs, branches ou lignes géométriques selon les années, sont imprimés en parme. Il n'y a qu'une tache claire sur les murs, le calendrier, une photographie représentant des arbres en pleine floraison. Elle laisse de côté les chiens, les chats et leurs pelotes de laine, les lacs et les montagnes, les chasseurs aux gibecières renflées. Le facteur la connaît, il prend le temps de déguster son petit verre d'eau-de-vie.

L'hiver est toujours plus froid que le précédent, il commence plus tôt et finit plus tard. Elle n'a plus le temps, à la bonne saison, de terminer les conserves et les confitures, déjà il faut penser à ne plus laisser la porte ouverte, à repriser le châle, à sortir le moine de la soupente et astiquer la chaufferette. Les roses de Noël se font rares, un seul bouquet pour la table de chevet. Il arrive que dans l'évier l'eau gèle dès les premiers jours de novembre et parfois encore à la mi-mai, les fruits ont perdu leur éclat ou leur velours, les fraises du marché n'ont plus de goût, le linge est terne, sans reflets bleutés, l'horloge avance de quatre minutes toutes les heures.

Les coqs chantaient quand le cercueil de son mari traversa le bourg. Elle se souvient de ses ongles noirs, il avait fallu teindre tous les vêtements au plus vite. Qui aurait pu prévoir, Les prés, les bois, les clôtures scintillaient sous le givre, le pompon de la calotte du curé menaçait de tomber à chaque pas. C'était six mois avant le retour du fils du cantonnier.

Elle ne pouvait pas tout faire toute seule, les métayers n'étaient que des fainéants, des ivrognes, des bons à rien. Et puis, elle ne voulait pas vendre, le remembrement l'avait déjà suffisamment volée. Elle préféra laisser les terres en friche, elle se contenta de peu, de la basse-cour et des oies, des noix et du potager. Elle n’avait jamais été malade, ses dents tombaient une à une, nul besoin de se rendre à la ville pour si peu. Très vite on raconta que dans ses pupilles luisaient deux clous de jais, qu'il valait mieux ne pas la croiser quand un projet, une naissance était en cours. C'est ainsi qu'à une période de sécheresse succédèrent des pluies diluviennes. Il y eut des incendies de forêts, les mares et les ruisseaux débordèrent entraînant dans leurs boues la plus grande part des récoltes. Des granges s'effondrèrent exterminant les animaux et parfois leurs gardiens. Seul le niveau d'eau du puits ne varia pas, quelques centimètres au plus.

Elle avait vieilli d'un seul coup. C'était bien avant ces grands bouleversements. Les autres se ridèrent, se courbèrent, se couvrirent d'œdèmes et de graisses, elle se maintint irrémédiablement sèche, noire. Elle ne reprocha rien au fils du cantonnier, l'accueillit même souvent chez elle mais, lorsqu'il partait au bal, chemise blanche, pantalon gris aux plis bien nets, elle sentait ses jambes se dérober sous elle, son estomac se soulever. Peu lui importe qu'on ne lui parle presque plus, elle ne veut rien devoir à personne, elle prête encore les outils de son mari pourvu qu'on ne la remercie pas avec quelque douzaine d'œufs, des concombres frais ou un bouquet de glaïeuls.

Ce matin très tôt, il ne faisait pas encore jour, un papillon se posa sur sa main, une espèce rare, rose et vert, tout pailleté de poudre d'or. Elle alla ouvrir le tiroir du buffet, en sortit une boîte ronde en ferblanterie dont elle souleva délicatement le couvercle. Sur son lit de coton c'était bien le même, le même papillon que le jour de la mauvaise nouvelle. Elle ne marqua aucune surprise, décida de changer les draps, de remettre la pendule à l'heure.
Elle vient de rentrer la dernière bûche. L'hiver est loin de s'achever. Elle ne commandera pas d'autre bois, elle ne l'a jamais fait. Elle se penche pour prendre le soufflet et, comme son front effleure le chenet, elle revoit le ruban bleu ourlé d'une fine dentelle, un ruban qui marque la taille d'une fillette, en robe blanche appuyée sur une barrière, martelant rageusement le sol et tendant ses bras grêles vers une silhouette noire, une valise à la main, qui lui tourne le dos et disparaît derrière la rangée des saules.

Le temps de la nouvelle, mai 1984

dimanche 14 juin 2009

Le méticuleux



En sortant de l'ascenseur il remarque sur la moquette grise du couloir une empreinte de pas, une seule, un peu de boue et quelques graviers. Il s'immobilise, pétrifié. La minuterie s'éteint, se main droite, moite et glacée, se crispe sur la flanelle de son pantalon. Quelqu'un est venu. Dès qu'il peut bouger il se précipite sur l'interrupteur, presse le bouton, croit recevoir une décharge électrique. En se hâtant vers sa porte il scrute le sol comme un détective et ne découvre qu'un minuscule fragment de papier plus étroit qu'un confetti, dentelé semble-t-il sur un côté. Une carte postale ? un bout de bleu. Il s'entend dire : "C'est bien lui ça."Il glisse nerveusement la clé dans la serrure, donne un tour, essaye d'ouvrir, recommence, en avant, en arrière. Porte close. Il insiste en vain, se concentre, frappe discrètement, se trouve stupide, réfléchit, fait une nouvelle tentative.

Quand il entre chez lui il est convaincu qu'on a pénétré dans son appartement et que, pressé, on a oublié le verrou. Lui, il vérifie toujours tout, sans exception, au moins trois fois ou plus, mais trois fois minimum, qu'il a bien éteint les lumières, réallumant à plusieurs reprises pour être sûr de l'obscurité. Descendu au dernier étage, parfois dans la rue, il remonte fréquemment pour s'assurer que les robinets ne laissent pas échapper une goutte, que l'alignement des disques, des livres, garde sa perfection, que la manette du gaz est bien tournée vers le bas, que les rivets du bidet reluisent, qu'aucune trace suspecte ne reste collée sur l'émail des W.C. Il chasse les poussières, frotte, gratte, astique. Il quitte son appartement une heure et quart avant ses horaires de travail, ses rendez-vous. Jamais il n'est en retard, jamais en avance.

C'est impossible, il n'a pas oublié de fermer le verrou. Certes, ce matin, juste avant de partir il aperçut sur les verres de ses tableaux des chapelets de chiures de mouches. Les enlever avait exigé une grande patience. Ensuite il se lava les mains, satisfait, vissa, revissa les robinets. Alors il se rendit à l'évidence que les cadres étaient de guingois, à peine, mais un peu. Trouver l'équilibre idéal des verticales et des horizontales sur des tapisseries aux motifs irréguliers le fit transpirer. L'heure et quart passait si vite. Il se reculait, clignait des yeux, déplaçait les reproductions d'un ou deux millimètres et recommençait. Ca n'expliquait rien. Il n'a pas pu oublier la porte. Non.

"J'ai pris toutes mes précautions" pense-t-il en hochant la tête. Il fait quelques pas dans l'obscurité. Il attend qu'une présence se manifeste, il accepterait la menace, les coups. Enfin, il allume. Aucun signe de désordre, mais il se méfie. Il éclaire toutes les pièces. Rien. En entrant dans la salle de bains, une gifle, il ne voit que ça, le coin du tapis sous le lavabo est plissé, pas retourné, plissé. Il prend le temps, calmement, de retendre le carré de moquette, les côtés parallèlement aux rainures du sol. Il ouvre l'armoire à pharmacie, les flacons, les pommades, les médicaments sont à leur place. Il en est presque déçu. Nul indice. Il soulève une pile de serviettes, de la dernière un fil du tissu éponge se détache, boucle plus longue que les autres."Je suis plus malin que lui." Il la tire, elle n'est pas humide, mais il ne doute plus. Il se décrispe et finit par sourire. Dans la cuisine il se sert un verre de vin en chantonnant, la marque au crayon noir délimitant le niveau du liquide ne correspond plus au contenu de la bouteille. Il jubile. Il boit un autre verre, enferme la bouteille dans une poche en papier dont il coud patiemment l'ouverture au-dessus du goulot. Ce sera une preuve sérieuse. C'est alors que, grisé (deux verres, une folie), il constate que ses cadres, à nouveau, penchent en tout sens. Il ne se déplace pas pour y remédier. Il doit manger. Il prépare son repas soigneusement, effaçant les taches, rassemblant les miettes, les épluchures, faisant disparaître les papiers gras, II dresse sa table. Comme il pique une rondelle de saucisson il examine sa fourchette d'argent. Il ne manquait plus que ça, on a utilisé une lime entre les dents pour détériorer le métal. Il téléphone à sa mère qui ne parvient pas à la persuader qu'il s'agit seulement d'une usure naturelle. Il fait bombance.

Après le café il s'assoit à son bureau, soulève le couvercle de sa mallette dans laquelle il conserve ses notes les plus intimes. Il se relit plus d'une heure avec conviction, parfois à haute voix. Soudain il s'arrête net, s'étrangle. Un feuillet est renversé. Il n'a plus envie de rire. On n'a pas pu faire ça. C'était interdit, absolument interdit. On lui avait promis. Il a mal, il est sale. Il court dans l'appartement, renverse, bouscule, arrache tout ce qu'il rencontre sur son passage. Il pleure aussi. Il se couche dans son désordre. Demain il n'ira pas travailler. Il l'attendra. Comme ça.

Le temps de la nouvelle, mai 1984

dimanche 24 mai 2009

L'homme tatoué

à Jean Q.


"Tu réussiras, vieux sorcier !"Je pensais à un mage. Mais, c'était trop fort ou trop délicat à prononcer. IL n'était pas vieux. IL avait Le même âge que moi. Ce n'est pas vrai. IL avait trois ans de plus. IL a encore trois ans de plus. Certains matins je veux croire que je suis beaucoup plus jeune. Je me fais peur dès que monte un orage, je frissonne exprès, je vais jusqu'à gémir pour qu'il sache que j'ai peur, que je joue à avoir peur, pour qu'il vienne et me cache Le visage avec ses mains qui sentent L'argile, le ventre des pintades, la fiente des pigeons blancs. Avant-hier nous avions Le même âge, exactement. Pas une minute de plus ou de moins. Bien mieux que des jumeaux. La même peau nous recouvrait. Je portais son ventre un peu lourd, un peu seulement. Il ne doit pas faire trop d'efforts, il a le dos fragile, il faut être patient. Il avait pris mes os, doucement, sans me blesser. Il voulait les voir de plus près, les Laisser blanchir au soleil. Je savais qu'il me les rendrait. "Tu réussiras vieux sorcier !" Je lui ai donné mes yeux, bleus. Il m'a donné Les siens, noirs. On a ri, il n'y avait pas de sang. Ce fut plus facile que ce qu'on veut bien dire. Au début ça piquait un peu, il fallait s'habituer. On y voyait. Pas mieux. Pareil.

Quand nous arrivâmes j'ignorais que nous étions arrivés. Il ne m'a pas touché. Je crois que je ne voulais pas. Je devais me déshabiller. Je Le regardais avec ses yeux, alors je me demandais si je me faisais bien comprendre. Tourné vers un chêne il comptait jusqu'à 147. Ce n'était pas un nombre au hasard ni le rappel d'un jeu d'enfance. Un mystère planait quelque part. Le soleil montait si haut que les arbres perdaient Leur ombre. J'avais envie de Les consoler ou de me coucher à Leur pied. Quand il se retourna je n'avais enlevé que mes chaussettes. J'ai toujours froid aux chevilles même en plein été. Je n'osai pas lui proposer de recommencer à compter. Je faisais semblant de me distraire en suivant des oiseaux que j'imaginais. Je sifflais. Mes yeux me regardaient, je me voyais donc sourire sans méchanceté, sans trop d'aménité. Il fallait bien se décider d'autant plus que la glaise qu'il avait apportée commençait de sécher, de se craqueter. Je ne pouvais pas tout enlever, tout montrer.

J'essayais parfois, la nuit. Curieusement la lune se voilait, les bougies s'éteignaient, un miroir se brisa. Je n'étais pas toujours responsable. Pendant les baignades, dans la rivière, je savais bien me cacher. Personne ne se doutait de rien, ils ne se doutaient pas que je savais bien me cacher. Quand le soir tombait j'aurais bien voulu tout oublier mais je me méfiais Trop excessif je me décevais. Je ne pouvais plus additionner les souffrances.

Je déchirai la chemise. Je n'étais pas très fort. Alors que nous marchions silencieusement vers le bois, il avait glissé dans ma main un canif. Devrais-je me couper le lobe de l'oreille, l'index ou le derrière du genou ? Ca ne me faisait pas peur. Je cicatrise mal. Les voisins s'inquiétaient, après. Ils m'évitaient craignant d'être dénoncés. Seul, j'y arrivais. Je m'appliquais beaucoup. Je ne buvais jamais mon sang au début. Puis, avec une paille que je choisissais méticuleusement. J'en possédais toute une collection. Je ne les utilisais qu'une fois. Je les rangeais dans le plumier de mon grand-père. Sur l'une d'elle une goutte de sang avait séché. Je pensais au coquelicot, au souffleur de verre, au rot de mon neveu. Donc, je prétextai une envie pressante. Caché derrière les buissons j'ôtais mon pantalon. Je ne sifflais plus. Je n'étais pas fier. Il s'avança vers moi me donna un léger coup de poing sur l'épaule comme un encouragement et s'agenouilla. Il fit rouler mon sous-vêtement. Je pensais à une marée de méduse, à un crachat sur une vitre, à un couloir de silex, à des escargots "se rétractant dans leur coquille en bavant à des bouteilles décapsulées, à des tickets poinçonnés, à des volailles évidées.

La salive coula dans sa paume. Il mâchait depuis notre rencontre du matin des brindilles d'arbustes dont j'ignorais le nom. Des globules glauques, des filaments de sang tremblaient dans ce jus verdâtre (il avait sorti une feuille de houx je n'osai pas l'interroger). Il prit mon sexe dans sa main - je crus que l'hiver nous surprenait - et le massa doucement avec la salive. J'aurais donné ma collection de pailles pour que cela fût agréable. Il me semblait que ce n'était pas vraiment ma chair qu'il touchait, elle rétrécissait, se repliait pour pousser à l'envers, dans mon ventre, elle trouait mes intestins, mon foie, mes poumons et peut-être mon cœur. Je sus que j'exagérais quand mon sexe boucha ma trachée et qu'il ressortit de par ma bouche. Il coupa avec ses dents une herbe longue, un peu velue et, à l'endroit de la blessure, de la cicatrice, l'enroula comme un ressort souple jusqu' au rebord du gland granité. Je pensais à une femme girafe, au fil à couper le beurre, à ma jambe coincée dans une canalisation. J'étais à nouveau entier, vêtu. Je me mis à courir, à sauter, à escalader les rochers, à grimper aux arbres, à prendre des poses extravagantes, à mimer un paon, un singe et Maë-West, à grogner, hennir, caqueter. J'eus envie de pisser et de chier. Je m'accroupis sur la bruyère. Il me conduisit à la rivière, me lava méticuleusement avec des gestes lents, précis, obsédants.

Il m'a plaqué contre un gros orme, à pincer la pointe de mes seins, posé ses mains sur mes épaules et appuyé fort, très fort, si fort. L'écorce s'incrustait dans mon dos et mes fesses. Je pensais à la nuit : de noce de ma mère, au vêlage, au buvard de l'écrivain. Il me retourna, ses mains enfoncèrent mes omoplates. Je pensais à la barbe du père Anselme, à des jeux sous l'édredon, à mon premier viol. Je n'étais pas aussi pur que je le disais. Je fumais des queues d'ail, buvais du vin sucré, mangeais la cervelle des lapins. Il me fit allonger, le ventre sur un lit de pommes de pin trop nombreuses et ordonnées pour laisser croire au hasard. Il m'écarta les jambes. Avec mes poings fermés je protégeais un peu mon visage. Il ne me le reprocha pas. Il fit rouler sur ma colonne vertébrale, en partant de la nuque, un œuf d'oie sauvage. Quand je sentis la coquille tiède forcer mon cul j'eus d'abord envie de sourire mais, à la première douleur, mes tempes se mirent à battre et je transpirai. Je pus articuler : "je connais un nid de chardonnerets, il est plein. "Il n'insista pas. Je lui rendis ses yeux et je repris les miens. Cette fois-ci on saigna. On allait trop vite. Je lui crachai sur les pieds et fus soulagé. Chacun son camp.

J'aimais bien ses yeux. Il me les rendra plus tard quand je serai plus vieux que lui (il me laissera gagner une fois). Je lui prêterai s'il le faut mon chat, mon costume d'Indien, ma chambre à air de vélo neuve. Je lui permis de casser l'œuf, de m'en badigeonner le corps. On changea d'endroit. Le blanc séchait «par plaques, crispait l'épiderme. Je rétrécissais, c'était agréable. Il me semblait que toute ma peau se joignait, se soudait. Il n'y avait plus d1 espace, d'organes, de viscères, de pets, de merde. A terre était préparée une vaste Litière avec des plumes de diverses tailles et couleurs, des morceaux de bois, des graviers, des oiseaux en putréfaction, des crânes de mulots, des piquants de hérisson, des peaux de serpents séchées et de la boue. Il m'y roula longuement. Ce fut un peu pénible. Je pensais à la mort du cochon, au crissement de la terre sous les dents pendant la saison des fraises, à la culotte maculée de ma petite sœur. Après, je pus dormir un peu.

Il peignit mes ongles, ceux des pieds aussi, d'une seule couleur changeante, entre le blanc et l'ivoire avec d'imperceptibles reflets rosés. Là, ses yeux me manquaient mais je ne pouvais plus les lui réclamer. On en racontait déjà beaucoup sur mes caprices. Ce n'était pas juste. Je me repliais. Je ne voulais voir personne. Je me cachais. Souvent j'habitais dans un vieux sac qui sentait encore le blé ou la pomme de terre. J'y dormais. Ma tête dépassait, pas davantage. Je restais là, longtemps, parfois plusieurs jours. Un soir je suis venu à table avec mon sac. J'avais fait quatre trous pour les bras et les jambes. Ils ont tous ri C'était mieux comme ça, on ne m'a pas obligé à l'enlever. Ma petite sœur, elle, a pleuré. Puis, un matin, je voulais sortir (je savais que ça ne durerait pas) , alors, j'avais envie de tout et de tout le monde.

Il a tracé sur mon corps des Lignes brisées, ondulées, des ronds, des ovales avec La glaise, des boues aux teintes franches. Je pensais au géranium à La libellule, à mon premier album à colorier, à Buffalo Bill. Je croyais être prêt. Il tressa mes cheveux, les enduisit d'un Liquide gras et parfumé au lilas, à L'encens, à l'algue, au crottin de cheval. J'étais un peu ivre. Ca me chatouillait. Il cerna mes tétons de bleu. Je me mis à bander, un peu. Je n'en étais pas très sûr. Je regardais entre ses jambes : rien. Je me faisais des reproches. J'étais trop exposé. Je voulais disparaître, être recouvert ou emprisonné mais surtout pas libre. Il couronna ma tête d'un casque étrange qu'il avait dissimulé sous Les fougères. Je ne fis que l'apercevoir. Une crête de coq ? une parure de reine ? Il suspendit à mon oreille droite un lourd bijou de fer. Je remuais la tête, des fils crochus caressaient mon épaule. Le soleil déclinait, mes mollets s'ankylosaient. J'avais faim et soif. Je me taisais. Je pensais à des punitions fictives, au coureur de Marathon, à La trachéite de Maria Callas. IL entoura mes fesses d'une sorte de pagne en raphia qu'il noua devant en soulevant mes couilles. Du crin, lié brin à brin sur mon sexe pendaient entre mes jambes comme une chevelure. IL introduisit dans ma bouche un ruban rouge, je Le serrai entre mes dents. Il glissa l'autre extrémité sous L'anneau d'or de sa main gauche. Puis, à l'aide d'un fragment de verre, à plusieurs reprises, il entailla mon ventre, juste sous le nombril. Il me pris par les épaules, me fit tourner sur moi-même. Le sang imbibait mes poils et le crin. Je ne pensais à rien. IL tendit Le ruban et marcha en direction des grottes. J'allais peut-être mourir. Ce fut comme un éclair. Je désirais traverser La rue principale du village.

Interventions à haute voix n°10, Juin 1984

dimanche 22 mars 2009

Un bruit



ce n'est pas l'alouette ni le piano du bar ce n'est pas le silence des tombes ni la lettre sous la porte ni l'eau du toit ni la bestiole des plâtres fétides ce n'est pas la souris du grenier ni ton cœur au poignet ce n'est pas le bec brisant les cailloux ce n'est pas le frottement des feuilles du laurier de l'acacia du figuier ce n'est rien il ne neige pas ce n'est rien personne ne murmure personne ne prie personne ne mange ni pomme ni raisin personne ne suce les os du civet la mer s'est retirée depuis des millénaires aucune coquille n'est cassée ni l'œuf ni la noisette le vent ne souffle plus il ne peut s'agir des poules ou du lézard personne n'appelle personne ne répond le chien est parti depuis trois jours ce n'est pas la saison de la chasse (ni bottes ni fusil) personne ne choque un verre personne n'embrasse personne personne ne gifle quelqu'un personne ne crache ce n'est rien j'entends bien ce que tu ne dis plus


Le Spantole, 4è trimestre 1984