samedi 12 mai 2012

Dernier regard sur le nageur

Michel Valprémy



La couverture puce n'enveloppe pas le corps, elle le survole et le cache. On ne voit pas le poitrail, les mamelons trop proéminents, ni les cuisses toujours fermes ni le bedon. On ne voit pas le sexe que le sel glacé crispa. Le maillot est perdu, fétiche des sirènes. Une main pend, molle, rosée, inutile au sommeil des amants, aux soupirs de l'inceste. L'anneau a glissé, soutiré. A ras des cils, un garçon tranquille baise le blanc craquant des joues, peau de chandelle, pelure d'oignon. Autour des lèvres, le bleu, le bleu limaille, durcira son spectre trois jours et douze heures encore. La bouche sécrète des filaments de mangeaille peints au quinquina. Quelques silhouettes topless butinent à la fenêtre. Une femme connue mange sa robe. Le garçon sérieux darde la langue, étale sur le front des gouttelettes amères comme un crachat jaloux. Des mâles courtois, galonnés, pincent l'épaule de 1'orant et couvrent la face. Derrière le brancard, le jeune homme serein fixe un crâne (touffes gluantes, entrelacs spaghetti, varechs en rinceaux), un crâne tonsuré, une pierre huilée, mouillée de bave, des larmes du vertige, sueur des lits d'été, grumeaux des pollens quand on éternue. Au centre, du cuir fendu, grillé, suinte une sauce purpurine, écumeuse. Est-ce la friction des sables ? Le venin des méduses, des mollusques fouisseurs et terribles ? Le segment denté d'une épave ? Au plus vite, après avoir jeté l'anneau, le garçon paisible déguste une tartelette aux myrtilles, très juteuse.


Electre, "Blason du corps mouillé", 1986

L'aveu

Michel Valprémy



LPDA n°13, novembre 1984

Déficit

Michel Valprémy



Les aucuns sont mortz et roidiz ;
François Villon.

Pour :
x. x. x. x. x.
x. x. x. x. x.
x. x. x. x. x…


à petits pas, à pas comptés, car le temps ne griffe plus l'émail fendillé des pendules, à pas de loup ( quand on en parle ), mon loup, mon gros, mon p'tit, ma louloutte, il faut aller, on sait depuis toujours que des nains très mous, très coriaces, habitent les éponges, les lichens d'hiver, l'entre-deux des garçons, des nains bottés, palmés, en capuche, en scaphandre élastique, aller, glisser comme une vieille clouée à son caddie, joyeuses jadis les poussettes des frairies agricoles, une vieille qui perd ses eaux, ses cheveux à poignées, glisser, traîner savates d'une feuille morte et jaune à l'autre, rouge, tavelée, grignotée, les poussettes des premiers-nés, ô fils de nos viandes folles, de nos gâteaux de chair! tâtonner, tanguer du fauteuil au muret, les patineurs sonores, ces biches à roulettes, casquette haute saluent le trépassé, à la une la mort lente, l'issue fatale, d'un incroyable courage, seconde après seconde, s'asseoir à demi sur ses os, inspirer, soupirer, laper le ciel liquide, le dernier jus, le vin sucré des trempettes, sur la pierre dure malgré la mousse, le feu du ciel, le muret, les arrosoirs d'été, une image encore, la première à venir sous le papier d'argent, un zèbre d'Afrique, un volcan cracheur, onze footballers, un pygmée tout nu, grand-mère dans sa jeunesse, son nom soit sanctifié, son mouchoir gras, son parapluie, et tutti chianti comme disait le cousin Chiche, chiche qu'on s'embrasse, qu'on se mouille la bouche, chiche qu'on le fait debout, sur l'estrade, le prie-dieu, dans les coins, dans les foins, des nains hirsutes qui vivent sous la langue, dans la poche des joues, dans le méat du monde, des nains velus qui nagent en eaux troubles, rallies d'enfer, grands 8, circuits sanglants, chiche que t'en crèves, cache-tampon, courses en sac, attrape-moi nigaud, toussoter, crachouiller, frémir quand les pigeons fracassent les corniches, nos patineurs casquette basse culbutent en riant, vomir le lait, la figue nouvelle, une heure de sueur pour la cueillir, l'éplucher, vomir la chose, l'alphabet du désastre, dedans, K.O., gros lot, les majuscules d'apothicaire, par hasard, un pour mille, quitter le muret, la brise est un rasoir, se déplier en rêvant d'ascenseur, de ressort à boudin, lâcher les fourmis, lâcher les nains, un guerrier de théâtre défiait les grands brasiers du camp, enfant déjà comme un cabri au-dessus des moutons, des barrières, au-dessus des comptoirs, reculer, vaciller, les torches épuisées, la chandelle morte, s'écraser, plus de lune, ramper, araignée de douleur, jusqu'à demain, jusqu'au mieux, au moins, gravier du soir, espoir


Décharge n°74, septembre 1993

De M. à S. (inédit, 1984)

Michel Valprémy


I

c'est venu comme ça ce matin une tache infime un grain de rouille sur la peau du poignet droit il n'y avait pas beaucoup de soleil les rideaux ne tremblaient pas dans le pré voisin un cheval en rut criait comme un homme qu'on égorge 

S. m'a raconté hier l'accident de H. l'agonie de H. le crâne enfoncé l'œil pendant la jambe arrachée le coma la vieille femme hystérique vautrée sur le cercueil S. ne pleurait pas elle écaillait le vernis de ses ongles c'était la première fois qu'elle les peignait elle ne portait pas son collier vaudou elle parlait de malédiction ou c'était ce que je voulais entendre il ne me fallait pas une explication un responsable je m'obstinais à ne pas la rassurer la rabrouais quand elle disait que c'était injuste à vingt ans qu'il eût mieux valu que ce fût elle ou sa mère qui d'ailleurs n'en a plus pour longtemps à force de boire de prendre des barbiturique sa mère qui devient folle vulgaire elle autrefois si belle élégante les bijoux les robes du soir les fourrures les cocktails les boucles dorées de ses chaussures sa mère si cultivée qui ne lit plus qui emplit ses placards de bouteilles de whisky qui s'enferme dès septembre parce que le vent la fait tomber la pluie la neige lui glacent les os qu'aucun muscle aucune graisse ne protègent sa mère qui 

ma main droite recroquevillée sur le drap je lui ordonne en vain de se détendre de s'étirer je lui commande en vain de me gratter le nez l'oreille de me pincer le sein gauche de me caresser le ventre 

vaut mieux crever à vingt ans vaut mieux même si on n'a rien écrit même si on n'a pas vu Venise même si on n'a pas léché la peau de ceux qui disaient oui d'avance qui auraient payé pour ça fallait prendre des précautions quelques amulettes attention cédez le passage tu freines dans les tournants tu fais bien cuire la viande de porc tu ne te rases pas debout dans la baignoire à moitié pleine ou a moitié vide tu n'encules pas la première personne qui passe regarde où tu mets les pieds la plage est minée le fusil du voisin est chargé tu sais les cerises du marché sont plus grosses et plus juteuses merci même tu es gentille tu m1aimes bien toi tu es si bonne avec moi ne crains rien ce n'est pas l'heure il fait si beau je suis sûr que ce n'est pas l'heure je n'ai pas mal aux dents la fille du garde-champêtre m' a donné un ruban je sais elle est trop grasse elle me dégoûte un peu on dit qu'elle ne se lave pas mais elle va ce soir me montrer sa fente elle me l'a promis pour rien peut-être qu'elle me laissera y mettre le doigt des petits cailloux la pointe de mon canif des miettes de pain ou mon nez je ne vais pas mourir ce serait idiot si près du but 

le grain de rouille gonfle grain de riz grain de café dé à coudre œuf de pigeon il change de couleur du bistre au vert caca d'oie l'œuf de pigeon s'étale œil de cyclope carapace de tortue aile de papillon il sourit grimace crache des flocons de laine un venin inodore 

même ne te prive pas de manger j'ai dit ça pour rire pour t'embêter pour que tu me fasses tes petits yeux cruels pour que de rage tu frottes tes deux chicots l'un sur l'autre pour que tu te venges sur le chien ne te prive pas de manger pour me faire pitié pour que je t'oblige à t'asseoir pour que je verse moi-même un peu de vin dans ta soupe et puis ça suffit tu peux bien mourir de faim et de chagrin c'est de ton âge tu le répètes sans cesse alors qu'est ce que tu attends tu vas nous faire le coup à Noël en pleine fête par un temps à ne pas mettre un chat dehors tu nous vois au cimetière claquant des dents la goutte au nez tous nos jouets neufs à la maison tu pourrais mourir au bon moment tout s'use regarde l'éponge sur l'évier tu as toujours été vieille toujours chiffonnée noueuse ronceuse tu as toujours senti la fumée la bouse de vache décidément Dieu déconne avec les pendules ce n'est pas un bon horloger comme Louis XVI on lui pardonne l'erreur est humaine il faut faire pénitence mon fils à genoux sur la règle bonnet d'âne fessée cul à l’air on meurt jamais à l'heure ou trop tôt ou trop tard il y a des cercueils à peine plus grand que des boîtes à chaussures il suffit d'un pas pointure 42 pour écraser 57 fourmis alors les bombes tais-toi on meurt parce qu'on meurt tu comprendras plus tard mais mais mais si on meurt trop tôt on n'a pas eu le temps de comprendre tais-toi porte-moi une chaise verse le vin c'est le mystère de la mort c'est comme le mystère de la vie avec un peu de chance entre les deux tu auras droit au mystère de 1’amour 

ce n'est pas douloureux une anesthésie agréable la main droite noire brûlée purulente je me dis que je vais pourrir lentement qu'on a été trop bon jusqu'ici avec moi que rien de mieux ne pouvait m'-arriver que c'est bien mon tour il me reste quelques heures quelques jours pour te raconter mes fausses histoire vraies le mystère de l'amour si elle me montre sa fente je lui donne mon écharpe rayée si elle me laisse me servir de mon couteau je ne tordrai plus le cou des mésanges ne crains rien même je ne vais pas mourir aujourd'hui je tousse un peu ce n' est rien j'ai déjà prié quand j'avais la fièvre et si elle me laisse y mettre mon nez


II


ma main droite va mieux merci pâle et transparente une main à la Marie Duplessis une main dévoyée qui se refait une santé elle n'en finit plus de bouger de gesticuler un moment d'inattention et voilà il est trop tard un doigt dans le nez dans l'oreille dans la bouche là où ça saigne toujours un peu près du bridge 

si je n'exerçais pas un pouvoir despotique sur la main gauche la droite la rescapée la convalescente elle n'en ferait qu'à sa tête tripoterait tout ce qu'elle trouve elle volette plane et fonce directement entre mes jambes je dois être vigilant une fois de temps en temps ça va ça n'a jamais tué personne ça décrispe quand plus personne ne vous touche (pas le moindre effleurement d'un passant ordinaire) mais à table ou devant le facteur devant ma mère et les enfants de mes frères c'est incongru indécent alors la gauche la maladroite celle qui secoue à tort et à travers qui ne sait pas garder le rythme qui se fatigue trop vite alors la gauche la jalouse la fausse innocente elle fonce toutes griffes dehors déchire la bourse la droite qui prend des airs de sainte-ni-touche pianote sur mon genou regarde ses ongles la gauche n'y va pas de main morte 

S. je ne vous raconte pas ça pour vous faire sourire je ne raconte pas n'importe quoi tout ce qui me passe par la tête je ne cherche pas à vous amuser bientôt sans doute je vous ferai pleurer enfin je l'espère mais aujourd'hui ce que je dis c'est presque la vérité vraiment presque tenez savez-vous qu'avant d'ouvrir votre lettre ce matin ma main droite était heureuse gaie virevoltante chantante je la laissais faire j'avais par précaution glissé la gauche la mendiante la championne du ring dans un gant en caoutchouc je ne suis pas fétichiste je n'avais rien d'autre sous la main un vieux gant oublié par Mauve il y a deux ans ma droite se sentait plus libre et moi aussi rien ne me pressait le facteur était donc passé il n'y avait plus de risque de hasard possibles seule votre lettre à ouvrir je me recouchai nu la droite s'élevait gracieuse dessinait des arabesques des circonvolutions pointait son index vers le plafond désignant un je ne sais quoi une étoile un insecte que je ne voyais pas la main droite de ma même agonisante montrait ainsi quelque chose mais je ne vais pas recommencer à vous parler de ma mémé je me relevai m'habillai j'ouvris votre lettre et décidai sur l'heure de vous répondre ma droite s'emballait dérivait quittait la page elle écrivit sur la table sur les dictionnaires sur le pied de ma chaise sur les tapis les murs et même ultime provocation sur le caoutchouc de la gauche que je n'avais pas libérée jamais je n'ai autant souffert (vous savez que ma jambe gauche est mauvaise) j'étais obligé de suivre j'étais incapable de contrarier ma main droite après l'épreuve qu'elle venait de subir la position accroupie provoqua des douleurs infernales ( pour ce qu'on en peut savoir ) mais quand vous reviendrez chez moi vous verrez tous ces gribouillages sur les plinthes on croirait des hiéroglyphes des signes cunéiformes ce n'est pas désagréable pour à l'œil mais nous reparlerons de l'œil 

S. vous avez un avantage sur moi de meilleures raisons votre main gauche fut tordue cassée dites-moi il voulait jouer cet homme avec vos doigts il n'a pas su s'arrêter il croyait vous entendre rire il ne savait pas faire la différence entre le cri et le rire quand les os craquèrent il pensa que vous le faisiez exprès je suis sûr qu'après il a embrassé votre plâtre vos genoux vos pieds aussi vos chevilles intactes après il a essayé de vous faire l'amour et vous n'avez pas dit non je NOUS reconnais bien là j'ignore tout-e- de l'état de votre main droite vous êtes pudique et je suis patient n'ai-je pas attendu un an avant de vous demander d'enlever vos lunettes avant de vous prier de les enlever vos lunettes fumées je subodorais — c'est un verbe que je vous emprunte ~" ce qui se passait derrière ces verres teintés j'imaginais du bleu d'abord du bleu beaucoup de bleu du bleu avant tout oui mais quel bleu je pensais à Luca Della Robbia à des tessons de bouteille à la mer des Caraïbes à votre chat siamois vous auriez pu faire attention montrer vos yeux un par un non tout de go les deux à la fois c'était aveuglant vous devez me comprendre j'étais jaloux je vous le confie aujourd'hui car aujourd'hui je peux vous regarder en face sans vous voler vos lunettes fumées j'étais jaloux on m'avait dit là-bas que mes yeux et la lagune étaient de la même couleur mais ce n'est pas le moment de vous parler de la lagune


III


je vous ai vue S. vous êtes une maladroite servez-vous de votre main droite et faites un effort oubliez la gauche c'est insupportable vous renversez tout la casserole le chou-fleur la confiture de figues (il en reste sur la manche de votre peignoir fuchsia) je vous ordonne d'aller regarder sous le canapé vous trouverez des grains de raisin je les ai poussés du pied pour ne pas voir la honte dans vos yeux bleus si bleus maintenant je vous le dis qu'allez-vous devenir si par mégarde pour jouer on vous casse le poignet droit


Inédit, octobre 1984

La surprise

Michel Valprémy




LPDA n°52, août 1985

Croque au sel

Michel Valprémy



Aujourd'hui, il est sûr de son fait ; mon inappétence, voire mon dégoût de sa personne, fondront comme neige au soleil. Il sera mon soleil. Il joue là son va-tout, sa dernière carte, la bonne. 

Ce pique-nique au bord d'un lac que je ne peux connaître me semble une balourdise digne de son esprit simplet. La compagnie m'importune dans un site inexploré, je ne me nourris jamais à midi, j'abhorre les eaux mortes. 

Il dépose le panier, il a oublié la nappe blanche promise. Je ne dissimule pas ma déception ; je fixe la surface de l'étang — espérais-je des friselis d'un bleu glacé ? —, cette soupe saumâtre, inerte, qui, inévitablement me soulève le cœur. 

Pour éviter de le chagriner, je tempère mes nausées, mes aigreurs, en respirant un mouchoir parfumé au tilleul. Puis, sans plus attendre, le dos tourné à la rive, je m'assieds tout bonnement à même l'herbe roussie. L'ombre est maigre, hésitante, la lumière clignote sur les provisions, une quantité considérable, une qualité supérieure, c'est-à-dire trois fois rien plié dans du panier journal. 

Il me demande la permission de se mettre à son aise. Il est vrai que la chaleur nous oppresse ; je dois ajuster mon chapeau. Une odeur quasi compacte de mangeaille, je reconnais — facile ! — l'ail, le hareng, le camembert, manque de me faire rechuter. Le tilleul me sauve la mise pour la seconde fois. 

Je n'en crois pas mes yeux, il est nu, scandaleusement nu, nu comme la main, accroupi, sans gêne, là, en face de moi. Je ne l'imaginais pas si costaud, la carrure surtout, et si noir qu'on dirait un gitan. Il porte un tatouage sur le biceps gauche, une callipyge en bas de résille et talons hauts ; c'est rédhibitoire, il a tiré une basse carte, il a perdu. 

Je refuse la gourde, le gobelet en matière plastique rouge. Il boit au goulot, la nuque renversée à l'excès. Il déglutit avec avidité, laisse entendre des gargouillis épouvantables ; les va-et-vient frénétiques de sa pomme d'Adam trop saillante m'hypnotisent et me répugnent. Le vin déborde, coule dans ses narines, ruisselle le long de son cou, dégoutte sur le torse velu. Il s'essuie d'un revers de main, fait claquer sa langue et pousse un long soupir dont le bouquet empoisonné réduit à néant les effluves pourtant persistants de mon mouchoir. 

Après cette libation immodérée, il décide de passer aux "choses sérieuses". Négligeant les amuse-gueule, les entrées, les crudités jetés en vrac entre nous, il s'empare d'un sandwich aussi large que sa cuisse et bâfre comme un clochard découvrant au petit matin les reliefs d'une noce. J'ai beau me remémorer mes dîners fins, mes soupers aux chandelles, d'exquises collations, passer en revue les bisques, les champignons en coquilles, les salmis de bécasse, les timbales de queues d'écrevisses ou encore les gelées de groseille, les polonaises au marasquin, les babas, les pâtes de coings, rien n'y fait, je suis noué, l'appétit ne vient pas. 

Un casse-croûte après l'autre, il dévore, ne prend pas le temps de chasser les mouches qui l'assaillent. Sous la morsure, les tranches de pain béent ; apparaissent des saucisses à la moutarde, des rillettes, du jambon cru accompagné de beurre fondu et de cornichons, des viandes très grasses qui jutent, s'échappent de leur étui pour aller s'écraser, au petit bonheur, en contrebas. 

Il bâille à se décrocher la mâchoire — ce qui pourrait arriver après une mastication si fébrile — puis, sans la moindre discrétion ou quelque soupçon de bonne éducation, il se cure les dents avec un fétu de paille. 

Il veut maintenant "piquer un petit roupillon". La mesure est comble ! Il s'étire, s'allonge croise les bras sur son front. En moi, la colère gronde ; je devrais le punir et m'enfuir, l'abandonner pour toujours à son triste sort, à sa petite vie. 

Malgré la légèreté de mon costume de lin, je transpire, j'étouffe. L'extrême vacuité du paysage — un arbre, de l'eau — m'accable. Le corps maculé de traces huileuses, parsemé de grains de mie, de fragments de charcuterie, il dort, sans pudeur, cuisses ouvertes, sexe raidi, au grand soleil. 

Faut-il attendre la fin de son rêve ? Faut-il que je subisse cet ennui ordinaire et ce spectacle indécent jusqu'à la lointaine tombée du jour ? La défaillance me guette. Contre tout usage, contre mon désir même, mes doigts saisissent une tomate, la plongent dans le cornet de sel et la portent à ma bouche. Une liqueur chaude, à la fois amère et sucrée, gicle sur ma langue, arrose le fond de ma gorge. J'avale. Mon pantalon, ma chemise sont tachés ; je les retire, les jette dans le lac. Le ventre brûle et le cœur cogne. J'ai faim, tellement faim ; j'engloutirais le monde. Je mange les radis, les harengs, bouffe les trognons, les rognures, tout ce que je peux trouver ; je lèche les pages des journaux, broute l'herbe, rien ne me rassasie. Restent les miettes sur sa peau, dans son buisson. Je picore, fouille du groin, renâcle, je suis un chien truffier, une truie, un ogre. Je l'entends gémir et rire. J'ai faim.


M25 n°109/112, "Et pour l'amour", septembre 1986

Coucouche panier

Michel Valprémy



II m'avait vu de loin. Il m'avait reniflé de loin ; c'était facile avec le vent qui venait de la mer. Nu, il se mit à bondir au-dessus des dunes. Il faisait le beau déjà, le costaud de pure race. Sur ma couverture écossaise, je frissonnais un peu ; à cause du bain ; pas un poil de sec, ni les boucles sur la nuque, ni les frisettes en haut des cuisses ; à cause de la surprise aussi ; un tel molosse dans le soleil couchant, un tel spectacle, ces entrechats, ces clowneries, après des jours et des jours d'ennui, de liberté et d'ennui, sans maître à poigne, sans commandements (debout ! couché !), sans désobéissance, sans le moindre petit os à ronger. 

Mon chien fou — c'était le mien déjà — n'en finissait pas de zigzaguer, cabrioler, pirouetter, de plus en plus près, à cent mètres, A, cinquante, de plus en plus près, quelques enjambées, dix, douze peut-être. Je jouais la belle endormie et cachais mes yeux sous les franges de ma couverture écossaise. N'allait-il pas se calmer un peu, reprendre son souffle et, brûlant, transpirant, se blottir avec moi, contre moi, dans ma niche de pure laine, là, sans bouger, sans broncher, jusqu'au matin nouveau, jusqu'aux premiers froids, sage, sage, doux et sage ! 

Qu'attendait-il pour réclamer son dû, sa place, sa petite place, toute la place ? On serait seuls et perdus, on ne le serait plus. On jouerait chacun son tour à qui gagne toujours. Mais la nuit tombait et c'est moi qui perdais pour attendre. J'étais bien forcé de relever la tête et de tordre mon cou. Un pied posé sur la carcasse éventrée d'une pinasse, il regardait au loin, vers le phare. Dans la découpure de ses cuisses, pendaient, lourdes et noires, les hosties d'un briard. Il pissait face à la mer, il arrosait la mer. C'était bien ; ça lui venait sans crier gare. 

Je voulais prendre le temps d'admirer son collier d'or, le temps de lire son tatouage, de carder sa toison, de jouer croc contre croc et d'échanger nos baves. Je voulais l'entendre aboyer mon nom. J'étouffais. Toute la plage entrait dans ma bouche, dans mes narines. Sa grosse patte n'y allait pas de main morte. Je crus un instant que la mort était friable, qu'elle sentait l'iode et la sueur du soir. Il m'emboutissait, il me pilonnait, il me trouait de part en part. Ce maudit bâtard m'emplissait comme quatre. Malgré mes douleurs, malgré mon inconscience, je pensais qu'à cette heure j'étais encore chançard ; dans ce qui me restait de clarté, je redoutais qu'un promeneur solitaire ne vînt nous jeter des pierres, des coquilles tranchantes, et je priais, je priais pour que le dernier enfant bâtisseur, désespéré devant les ruines amollies de son château, n'eût pas le courage de plonger son seau dans l'eau glacée, le courage ou le culot vengeur de nous doucher, de nous décoller à jamais.


VR/SO, "Des chiens", décembre 1992

Cou coupé

Michel Valprémy



"cou coupé" ?

la marge est brève au front
de l’antilope
mâle trop gracieux
la flèche, perce                                                      rivale cornue
CRUEL ZENON


    COURT
       chie

        quelque tribu offensée

                          un dieu mutilé ithyphallique


les frères sérieux et doux
    comme le singe qui fut cap-
    tif


Inédit, été 1985

vendredi 11 mai 2012

La grande boucle

Michel Valprémy



LPDA n°41, juin 1985

COMPOST (inédit - 1978-79)

Michel Valprémy



Vecteurs, l'été

à Claude Martin

En obliques. Murette d'enfance et jeux-western. 19 heures. "C'est la meilleure heure je trouve. "Rais ras, remous arc-en-ciel sous le verre teinté."Hum hum. "Se déplier en fin d'aube déjà cotonneuse et : "Alors tu bandes, conard ?" Tilt et machines à sous. Et puis. Récolter l'affection où elle transpire. Madame le bon genre n'est pas toujours de mise. Nudité plus souple sous les nuages où les formes se relient ; le vent couche les herbes comme les poils. Démarche courte de Geisha sous peignoir blanc. Soleil seul violeur avec des crissements d'hélasssssss. Déraciner la rancune urticante et tant pis pour ce Nous que j'idéale. Un amour d'en cas, Not guilty, princesse. Été encore sur lavabo/sang, cracher la douleur ciguë, cardiaque sous la marne dentifrice. L’avoine glisse et pullule dans les veines, quelle folie ? Je délire des savanes de glaïeuls, un réconfort de palmeraie future. Et jouir dans ton indifférence, simplement pour mourir un peu à l'envers de l'ombre énuclée de rayons ----> une plage de feuilles venteuses. Mon Été. Aussi, pour un fragment d'air, poumons de libellules sans envie. Seul, sur les poires mordues. Tu bâtis la pierre. Je n'ai rien du marbre ou du silex. L’Été. S’encalmer. Souci eux de ne chercher une irraison de victoire, te reformant juste, d'indépendance. Sons d'alto lointain sur la fin rousse des graminées. Etagères de pages alphabétiques —de toi ce don fameux— reliant 2 fenêtres de ciel. Pôles des mots, Est/Ouest. On peut en vivre. Chant du fruit sous la gorge pour des fins de chapitres. Avant les vocalises."Ma". Le félin sacré bâille son antiquité dans les odeurs de buis et le chien irrémédiablement bleu gémit après le jet. Je te vois et le veux. L'Été,



News d'automne

à "la vieille"
à Claude

...regrettais un peu la dernière carapace, je ... les chaleurs quoi. Aller-retour, en pluriels, après les coupoles décadentes des marronniers. Se hâter, peut-être, sous des effets d'horloge, dans la justesse de midi, entre deux senteurs de marc. Ligne de quais."11 faut composter Madame !" D'une gare engrossée à la grève des grues. Tickets bleus, réflexe de loterie."Monsieur prenez le mien, j'sais pas faire. "Je ne compte plus les visages en pré-hiver —c'est se promener dans le ciel gris, lisse— une forme de cotonnade où la cigarette recouvre l'utile, les réchauffer. Je lape ton haleine, toute. Plus loin que mes lectures de passager à travers la buée en graffiti : près des croisées d'Eiffel — je sus le cri des boulons sous la machine en ralentir, alors le chien-faune m'y guidait — le guet des hommes qui s'ennocent dans l'urine et leurs mouchoirs, des péniches comme un relief de Seine, les mouettes aux remous, circuits de lumière et trafics de l'air. Titre d'hebdomadaire du kiosque permanent, interrogeant en faux abyme le portrait officiel et obligé d'une dynastie rongée des flammes, automne ici calme itinéraire, on se dit : "Qu'ils se délivrent !" Leur saison neuve hors des impasses, des camisoles. Un sang plébéien sur les rubis d'hydrocarbure. Autre camp, le vin de messe décime coude à coude. Une écume de feu — nous, trio de toutes circonstances, vous mes seules vendanges, grand rire ou extasiés — entre les vignes nettes, dégrappées, rigoles d'or, crémeuses, en perspectives, sans les falbalas de la mélancolie. Au concours des cuissons, le fruit privé de bogue, hérisson dépecé, embraise les paumes où s'effacent les lignes augures. Plus besoin. Dehors la marche conne, funèbre, des chasseurs. Entre 2 pubs du phallus-sceptre, le cathodique hurle, ceux réfugiés vers nulles parts, mères accouchées dans l'ire des points cardinaux, l'amphigouri des Conseils et des Chambres, sur la vague asiatique. Qui n'a caressé la couleur apatride des noyés, Fuir sous les branches crispées dans un vent d'écharpe, de feuilles achevées, sans missel, sans épée ou bâillons, roulant un chant libre : "Ah ! la fede ti manca." Pour ne pas organiser les prophéties jusqu'au Printemps de primevères. Un noble éther, ce brouillard sirupeux des mares, sur mon désir : "Je ne t'ai rien demandé." Une veillée citadine en nos masques de givre. Croqueurs de raisins en sourdine (—Tu veux dire en cachette ? —Bon d'accord !) sous les pellicules parfumées des cigarettes. Elle répète la femme inattendrie. Dans l'âtre petit brûlent sabbatiques et sodomites même aux rivages du Gange. Tu souris, engourdie aux portes voilées de Sappho. A tous les caps changeons de mœurs, encore et encore.




tous les comptoirs, l'Hiver -vos vestes à chevrons...

à Nick et Jacques

Que le liège m'emmitoufle, pires les modes, les cols gradués !
partition des usines (ce brouillard, seul, nivelle les âmes circonflexes). L'art, tu traces, on dit, ne se figure pas —rejets des rivets, des pinces— sur d'assourdissantes chaînes, il course, de falot en falot, les courants élitaires. Et moi-même. Je peux vos paroles d'embauche, les pastis pour ne pas rentrer si vite, m1accusant encore d'un spectacle.
Envoi :               de cage en cage
où s'annonce le bleu d'y croire ?




Un Printemps c'est fleur, même acide


Un soir de sucre chaud d'hier encore le lent vitriol (désirs nus rongés) de pluies pâles entêtantes sur la terrasse cernée d'herbes stridentes dans l'odeur sirupeuse du seringat j'éprouve l'éclair sombre d'un orage —boussole irréglée des crises— cassant la paix de notre paysage tranquille

      Dédicace.
      Bonne fête Maman !
              à toutes les femmes stériles !
              à celles, grosses de cadavres et cercueils, répandues sur la pierre lisse, couronnées d'angelots de pauvre céramique,
              à vous toutes, lavant soigneusement pour les piles nettes d'un placard laqué serti de nains et de fées vifs, dix années après votre deuil, les tricots rosés ou bleus que l'on ne vit qu'un jour.
   Le fruit de vos entrailles,
              un trou sur le front,
              plié dans le linceul des vagues,
              une bouillie d'os sous la roue, le fer, les bottes, cordes, gaz, tous les sévices mesurés.
BONNE FÊTE !!!


Une halte
à Madeleine. 

Plus de péniches industrieuses brisant les nénuphars, une banquise vernissée. Sur la ligne estompée du sentier de hallage, légère en ses sandales tressées, elle pense l'archipel d'enfance, delta d'ombrages, les lentilles d'eau en tapis, des barrages brefs et la mousse des souches. 

N'est rien ce temps passé ? (Elle froisse le bouton d'or, ses doigts s'empoudrent) Ai-je donc tant mêlé mes printemps ? Je. Oui. Une fois encore. Oser dire. Lui. Après tout. Je veux qu'il me regarde le vivre. Je crois. Autrement c'est impossible. 

Il ne quitte pas le bouchon bicolore. 


10 Juin

    Je m'utopie encore
    ce serait le monde privé de douanes. Tous les trocs pour tout l'homme mangeant à ses soifs,
                          mais,

    mille fractures dans l'Europe dépliée, froissée, où tant se désorganise, ces électifs en rôles, passibles des algèbres pires.


plus cendrée la mer 
de l'Antique, Maria 
se coucha, addio… 


Je concède, en pourcentages (300%), soldes et prix de gros aussi... la paix Autre sans usages excédés, les mots, tous nos évents s'y résorberaient. Plus de stèle froide. Peu à peu. Nous gommes. Toi q as ce fu pi cher, en exem 

entre ses cils affinés toutes les verdures en promesses et l'orient fendu d'un regard qui le sait ; ça, ça, pour la piqûre sensible quotidienne.

(un flux coquelicot, 
l'été nouvel.Chut !)



A tous les temps, mes usages


Il pleut sur nos baskets sur mes draps les rêves hors gangrène au toupet du premier venu s'accommodent sans l'X écarlate un nombril coule de bouche en bouche en toutes circonstances les fièvres débonnaires d'un désir de dix ans je branche le 220 l'encre est partout on n'y voit pas que du feu cet abri de tous les diables l'encre est partout entrée interdite au public alimentation générale Bienvenue aux bradés de Giscard on ne se fait plus aux mensonges entre fantaisies cruelles d'Orient comme dans les contes et divertissements encore les suicides de non recevoir pièges des rails et des oublis la pluie m'isole aussi avec des mercis anciens de vrais étés on ne possédait pas de tire-lire la céramique cassée pavait nos jardinets on guettait la croissance de l'haricot rare comme cèdre bleu ces fantômes d'où vient le vent j'irai certes on me croira aussi dans le bastringue des foires pour des hontes d'Adonis manqué qu'il se porte bien cet enfant même la queue du berger si brune tendait drapeaux et filons je bleuissais en représailles mes genoux de sévices et de silex tout pardonné y compris ce qu'on ne voudra pas rouages quelle encaustique patiente de chaque temps pour ne pas se lever un matin de 33 ans laminé saur mou viendra le virage de dire je me dépouille j'apprends à partir les nuages blondissent ça c'est pour toujours il faut encore payer pour un sort gratuit une bonne alerte les semences d'un délire on prie tous sans merci pour l'occasion des avares des hontes du deuil j'ai froid dans l'écharpe d'Inde elle dit mais pourquoi toutes ces injustices et je ne fais rien on s'balance on patine on y croit aussi + qu'on ne pense le courant de la vie et tous ces détails augmentés d'amour falsifions les comptes viendra la bonne tempête pire que celle nocturne et houleuse effeuillant le figuier ma compagne de tabac riait si on mourait d'une overdose de connerie quelle hécatombe et nous à l'unisson quel génocide elle est mon ami premier on se guide sans se le dire à foison en tous sens je parle aussi des cadences de Venise dalles et gondoles même la moisissure nous y tient circonstances du froid un couteau neuf suisse sur les mares mon jumeau de dix-huit ans me souriait après son match dans la nuit c'était neige et ça me cuisait partout aux avant-postes du sommeil sans sémaphore des images en 78 tours et l'immobilité nette bouddhique d'une méditation sereine je reviens au palazzo lagunaire en fréquences avec des songes d'hiver ça change du centre ville quand on y repasse les mouettes y sont proches dans leurs lices aériennes on s'égare on s'égare

Inédit