mardi 3 juillet 2012

Je suis l'impitoyable

Michel Valprémy

La bruyante Artémis diffuseuse de traits.
Homère. L'Iliade.

Je suis l'impitoyable, la cruelle, mon boucan couvrira le tonnerre, les klaxons, les sirènes, la clameur des stades, la vaisselle brisée des épouses abandonnées. Je suis le poulpe, la méduse, la louve nourricière, le biberon universel; mes douze mamelles fermes et pleines abreuvent les tribus de la terre, le voyageur égaré sur des chemins de traverse. Pousse ! Je suis l'accoucheuse, la délivrance. Pousse ! Entre la mère et l'enfant, je choisis la mère. Nul anneau n'emprisonne mon doigt, mes chevilles. Je suis vierge et pure et chaste. Mon sexe est clos pour toujours, papa l'a promis (juré/craché). Je jette des épines dans le petit linge des promises, des serpents mortels sur la courtine des mariés et ma meute fidèle saigne le mâle en rut. Mon frère, le benêt, montre sa lune, sa grappe au quidam. Demain, je le tue net.

Le Dépli amoureux n°33, janvier 1987



Il pleut l'ange (poème affiche)

Michel Valprémy




Texte intégral publié dans Verso, 3è trim. 1988

Je lui dis, d'abord

Michel Valprémy



Je lui dis, d'abord, que des aphtes m'empêchent de parler, d'articuler clairement, ma langue est épaisse, gonflée, saignante peut-être. Je lui dis de patienter un instant, je dois me rincer la bouche avec de l'eau-de-vie de prunes, je ne supporte pas le vinaigre ni les bains pharmaceutiques. Je lui dis que je lui raconterai, après, des histoires douces et plaisantes, des histoires d'avant lui, des romans où les héros agonisaient dans la fleur des ans, quelques contes faciles où les enfants, au premier poil, sont dévorés, perdus. Je lui dis, ensuite, que P., ce matin, était blême, verdâtre, son haleine rance perceptible à deux mètres, ou plus. Il faudrait le forcer à boire du lait, à manger du poisson et des fruits de saison, il faudrait, oui, le forcer, le gifler, l'envoyer à la montagne. Je lui dis qu'il ne fera pas beau aujourd'hui, c'est un reflet dans la glace, on aura de l'hiver en été. Je lui dis, aussi, que la différence d'âge ne compte pas, qu'il est bien conservé, que P. ne passe pas toujours pour son fils mais, en tout cas, un peu de teinture sur les tempes le rajeunirait considérablement. Je lui dis de venir se reposer dans le rocking-chair. Hélas ! il n'y a plus de vin et l'eau de la vaisselle de midi a mouillé son paquet de cigarettes ; malgré mes efforts, je n'ai pu, malheureusement, en sauver aucune. Je lui dis, à propos, que les draps sont tachés, il n'est pas responsable, trop méticuleux pour ça On peut excuser P., fou comme un jeune chien fou, c'est normal. Pourtant, les chiens, on les éduque, on les dresse, ça ne veut pas dire qu'on ne les aime pas. Je lui dis que ça va beaucoup mieux, la fièvre est tombée à leur retour, trois jours c'est vite passé. Je lui dis, encore, que c'est dommage, les diapositives de P. sont floues, mal cadrées, idiotes, mais il est en progrès, comme en orthographe. Je lui dis d'arrêter de se balancer dans le rocking-chair, ça grince, je ne peux pas hurler avec mes aphtes, je vais en profiter pour couper ces poils qui sortent de ses oreilles, ce n'est pas très beau à voir. Je lui dis que j'oubliais de lui dire que, vraiment, P. m'inquiète, il n'est pas assez musclé pour son âge, ses cuisses sont grêles, ses hanches s'élargissent, les épaules se rapetissent et ses fesses, par endroits, ont perdu de leur arrondi, son sexe est long, certes, bien formé mais excessivement clos, comme 1' extrémité d'une saucisse sèche, ce n'est peut-être pas toujours net dessous. Je lui dis que je ne veux plus rien lui dire sur P. mais, parfois, de profil, quand sa langue pointe entre ses lèvres, on dirait un débile. Je lui dis que, ce soir, pour le faire rire, j'écraserai un œuf sur la tête de P. Je lui dis, enfin, que son père empeste la fiente de canari, qu'il va mourir bientôt.

*

Ce n'est pas son corps, un corps doux et ferme certes, si blanc, qui abolira le corps des passants, des marins, qui rivalisera avec ma propre carnation, moirée, satinée, incomparable.
Il faut avouer qu'il sentait le mustang, le linge trop porté, rarement lavé, jamais repassé. Cette odeur écœurante, le vin sur la langue, se mariait incongrûment à la mienne, raffinée, un mélange d'essences subtiles légèrement épicées sur le buste et la ceinture, chlorophylle et jasmin pour les lèvres et le cou. Jaloux de ces arômes, il enfonça ses doigts dans ma bouche et, pour laisser dans l'ombres l'inconvenance de sa nature fruste, peu convaincu d'y trouver un quelconque plaisir, je crus de bon ton de respirer ses aisselles, le haut de ses cuisses, avec une satisfaction audible. Il manifesta une excitation très ordinaire, voire ordurière. Trop longtemps, deux heures peut-être, je fus une citadelle cédant à son assaillant, comme il est écrit dans les livres. Rien ne me fut épargné, ni les coups ni les morsures, ni les ronces ni les cailloux. Quand il voulut reprendre la joute, l'extrême fatigue de mes muscles m'empêcha de fuir. Alors, malgré la bourrasque et la première pluie, pour en finir au plus vite, je me jetai sur lui avec une ferveur feinte. Ensuite, rassasié, il alluma une cigarette. Pour me rassurer, je lui demandai si on devait le revoir dans la région. Il parla du hasard. Il ne savait pas où et quand. Après l'été. J'étais, bien sûr, d'accord pour le hasard.
Il disait qu'on ne l'oubliait jamais, qu'une seule nuit passée sous les étoiles avec lui ne s'effaçait jamais. Je n'osai lui répondre que je me rappellerais surtout l'orage au lointain. Il répéta plusieurs fois qu'une nuit comme celle-ci, il en avait connu des centaines. Moi, je devais m'en souvenir au moment de mourir. Il ne souriait pas quand il se sentait inoubliable. Je me souviens de tout. Aux étoiles, à l'orage, pour vivifier mon dégoût, j'ai ajouté le chant d'un violon, une rengaine âpre et sirupeuse. J'ai ajouté cette musique pour me souvenir de lui, du désastre.
Il me croyait déjà sensible et aimant. Il me croyait déjà fidèle pour toujours, fidèle jusqu'au hasard qui ne tarderait pas. Avant-hier, le violon dut gémir tout le jour. Une autre nuit vint, plus tard que celle de la veille, une nuit sans orage au lointain, sans étoiles, avec un violon insupportable. Qu'a-t-il dit ? Par hasard ? Par surprise ? J'ai oublié. Je ne vais pas avoir peur, surveiller l'errance des étrangers, guetter leurs poignets hâves, blafards. Je ne vais pas souffrir, me frapper le front et la poitrine. Je me ferais honte. Je ne peux pas retourner sur les lieux du délit, ramasser le briquet orange perdu. On ne pleure pas pour des choses sans importance. Un briquet perdu, un air de violon, un éclair de chaleur. Il est possible au contraire, que je chante à tue-tête, que je pollue mon lit.

*

Tes ongles crispent la nappe de la trattoria, avec la fourchette tu égratignes le dessus de ta main gauche. Le service n'en finit plus, un cameriere, très drôle, ne s'agite que pour nous faire patienter. Je m'amuse de tout. Ta pâleur, ton front mouillé gâtent mon plaisir. Aurons-nous le temps de déguster les spaghetti al nero, le vin spumante ? Entre tes seins, à l'endroit du sternum, la peau vire au gris ardoise, comme le ventre des oiseaux déplumés, trempés dans l'eau bouillante, comme les pommettes des morts, les vieux surtout, avant la visite de l'embaumeur. Dans vingt minutes, tu tourneras de l'œil. Malgré tes stations d'asthmatique allergique, la faiblesse congénitale de tes genoux, on a trop marché, sans but, de quais en ruelles, franchi trop de ponts, du côté du soleil. Mais, on ne vient pas ici, au cœur de l'été, pour vivre assis, à l'ombre. L'ombre, il faut la mériter. Tes lèvres tremblent, tu baves un peu, tu te forces. Je m'étire et respire, très lentement, je ne fais que ça, radiation subtile, anesthésie généreuse qui, tout bonnement, me grisent, comme ce vin que tu ne goûtes pas. Oui, dehors je respire, de la ville l'odeur exacte, aimée, les effluves intacts de l'eau croupie, de la vase, des coins secrets dans une cave obscure. Dans la chambre, ça empeste le musc rance, le fond des poubelles, ces relents pas francs, toute la chambre, même sous les draps. En vain caches-tu tes chaussures sur la fenêtre. Les pommades, les sels spéciaux et ces fameuses semelles de carbone sont peine perdue. Tu sens des pieds, si fort, depuis toujours, même au temps de l'étonnement, quand je léchais tes chevilles, l'aigre parfum. Alors, tu le comprends, les reflets mouvants des canaux sur les murs ocre rosée, ou grenat, et jusqu'au son des cloches dans le ciel du matin, plus bleu que bleu, ces timbres presque visibles, palpables, ont goût, le goût de tes orteils. Tu le comprends. Je baigne d'aise dans la touffeur. Tu crèves à petit feu.


M25 n°106, Carte blanche à Ch. Petchanatz, mars 1986

Jane d'un jour

Michel Valprémy


C'était lui, sûr ! ma langue à couper. Quelle secousse ! et quelle frayeur ! et belles et terribles ! Tout s'en allait de moi, mes ongles, mes cheveux, des paquets petits de viande sèche, des os mous encore, des vertèbres sacrées et solides ; tout cavalait, grimpait vers lui, vers T., le seigneur de la jungle, de leur jungle, interdite aux majeurs, aux uniformes galonnés, aux bermudas kaki, aux écoliers polis et coiffés à la raie, interdite, sous peine de mort, du Pont des Quatre-Ponts aux Falaises des Fées. Oui, quelle secousse ! Il était là, debout dans l'arbre, au sommet, il y était, et il n'y était plus. Ma main tremblait sur le parapet des Quatre-Ponts. Un pas de plus et j'étais mort, trucidé au canif, percé de flèches venimeuses, scalpé à l'arraché, dévoré cru par l'équipe des Tigres à roulettes, ou pire encore à ce qu'on dit, par le tandem, le duo cruel des Jumeaux-Caimans. Il était là dans l'arbre perché, sans plume, sans bandeau de peau, sans arme, sans rien, nu, tout nu, entièrement nu, nu comme un ver. Il était beau — un soleil — dans la verdure, entre les lianes, et grand, si grand, doré à point, avec juste cette touffe de singe au fond du ventre. Il commandait le monde, le ciel et la terre, les espèces grouillantes et rampantes, les fauves, les oiseaux, les cyclopes des îles et nous aussi les moins que rien, les nains très ordinaires. Il commandait, il nous aimait d'en haut.

J'avais beau faire, me pencher à droite, à gauche, m'accroupir, me tordre le cou, cligner de l'œil, tendre l'oreille, je ne voyais rien, n'entendais rien. T. avait disparu, s'était envolé ; ou il guettait sa proie, il ameutait ses hyènes, ses vautours, les espèces grouillantes et rampantes et les cyclopes des îles. Doucement je commençai de reculer, mais ma main restait collée au parapet du Quatre-Ponts. Soudain, un cri épouvantable, un hurlement strident de loup enrhumé qui pouvait rappeler, en plus désagréable, les tyroliennes saoules de tonton Jacques, un cri comme une scie, un cri comme une tôle monta des berges du canal. Sous le choc, la main prisonnière bondit à mon oreille. J'étais sauvé. Je me retournai ; à l'autre bout du pont, T., nu, entièrement nu, et ruisselant, dégoulinant, me barrait le passage, les bras croisés sur sa formidable poitrine. J'étais perdu. Trois enjambées lui suffirent pour me rejoindre. Il me fixa droit dans les yeux ; j'étais, moi, forcé de renverser la tête en arrière ; il me fixa droit dans les yeux et, c'est vrai, je vis passer des boas et des fougères, des totems emplumés, des savanes brûlées, des cactus, de l'or, des moustiques, des ombres vertes et du sang. Ensuite, il agita ses mains en tout sens, martela ses côtes en imitant le grognement du cochon, sortit sa langue, ses dents, douze, et douze, et douze encore peut-être. Je compris que je devais le suivre (c'était obligatoire), là-bas, au bout de son doigt, dans la forêt. Pour me faire rire, T., en chemin, me pinçait la nuque, la taille, le gras des fesses, et je remarquai que lentement se dépliait la trompe dans sa touffe de singe. Puis il me dit, car il n'était pas muet, que j'étais joli comme un cœur, comme un ange, comme une fille, que je ne pouvais pas m'appeler Robert ; il me dit que mon nom était Jane, et pour toujours.

Verso n°77, "Tarzan", 2è trimestre 1994

dimanche 1 juillet 2012

Musc, Arbalète

Michel Valprémy




à Hélène Mohone





La cage est de peinture, très-noire ─ crème de suie ─, toute, ou juste un lait de nuit, un brou. Se tapir ? Fouir ? Du ventre livrer la taupe ? Carquois plein, l’aveugle y est, compte ses doigts, ses dents, ses os menus, trois tisons de paupière, un faux fantôme ton sur ton. Parlera demain, au jardin, au grand air net, lisse et bleu. Hurlera : CAGE ! PEAU ! PEINTURE ! Ici, au trou, sur l’heure, goutte le marc, la soupe d’encre, goutte, goutte, grain à grain. Serrure et sexe dru (donné/caché), longue lave, enclume, l’histoire zone, le sésame, l’épopée, les billets doux, le duel carnivore, la fin à six sous,. Ça sent le cuir, le faisan, le ventre du casse-caillou. Je hume et je voyage. J’attends l’éclair, un barouf de sonnailles.


La nuit n’est plus la nuit, ce rouge qui geint. Je touche l’azur et l’herbe du charbon, touche l’arête d’un vain brouillard, le calque intact de la cave à chagrin. Étoupe en gueule (pépie/pépite), je parle encore couleuvre, sangsue, pétrin, boutonnière. SILENCE ! Silence aux quatre coins, silence tamisé, corde tendue ─ vise ! ─, silence, ciment de sable, épée trempée dans l’eau. La bouche susurre dans la bouche : C’est moi, j’écris, je peins, c’est ma très-belle faute, c’est ma bile et mon suc !  La nuit lâche son fouet, son fouet muet, ses tambours sourds et, du billot, le fumet des tripailles. L’arène chauffe sous l’ampoule. Un soupir fuit. Claque la langue, pleine, déliée.


Nature morte, nu empaillé. Le temps  perdu est couteau dans la sciure, boulier sous la cendre, arc brisé. Corps en cube, corps à douze épingles, corps marouflé (cambouis/sureau). Les lutins l’habitent, les pygmées, les rosières gantées, les tourlourous, un satrape aussi, et des bêtes acides, des rongeurs à ressorts, sauteurs et dormeurs, sonneurs, masticateurs. Sur son chaudron, l’embaumeur sue, maudit sa peine, noue et renoue la faveur absente du portrait. Ici le grand bœuf roux, ici l’âme rêche, exquise du crapaud. Pèse poils et couenne, râle et pupille, le beau rêve d’un rêve, la friction des écorces ! Corps lié, corseté,  cheval cousu , corps du corps à corps, du corps perdu, corps veuf, tétanisé, corps bédouin, corps pharaon.


Fusain pour l’aube (fût des fenêtres ─ ah!), pour l’agonie des spectres et des nombres (un trait suffit). En coulisse, pelé, colorié, un loup ─ il y est ─ chasse l’autre, un loup de plâtre ou d’Allemonde. Sur l’image, aucun ressac, aucune manœuvre ; un souffle s’étire, s’épuise, au cordeau ; le nom des choses précipite et s’écaille. C’est comme, lent dans l’eau, l’effet moire, lent dans l’ombre. Comme petites secousses au bout de l’ongle, pincée de lait, sucée de sel. C’est, langue à langue, mouillure, semence en pointillé, limon d’un vert ortie. Le ru serpente et ploie, amidonne ses rocs, ses écluses. Ô joie des jets !  Postillons et ventouses, bave d’une étoile qui rouille.


Carré soleil, rétine au miel ──── gong ! Midi raide, carcasse blanche. Carré soleil ──── coq ! Clairon tendu, liesse jaune jaune. Parpaing de ciel éreinte mon fakir. A cloche-pied j’arpente dédales et damiers. Je tire à vue dans du coton, j’éborgne des poupées borgnes, des pantins épicés. Un seul rayon fait appel dans la cellule moite, quinquets des bois, vitrail païen, un seul rayon fait mirage. Pour le saint charabia, ouvrir les bras, son cœur de nain ? Boute l’icône et ses sequins ! L’archer dort, pelote d’échardes dans le mille. Au verger des délices brûlent l’ambre  et l’étron.


Musc, arbalète, derniers outils. Silex au front, j’éparpille billes et jonquilles. L’aine du captif fleure la rigole, le chèvrefeuille sec et le livre qui ment. Son poing m’étouffe. Il dit : SILENCE ! CAGE ! PEAU ! PEINTURE ! Il dit : pilori, destrier, gonfalon, foutrecharogne. Au créneau, casquées, les montagnes mollissent. Bomber le torse ? Courber l’échine ? Cracher le gui, le vin des noces ? La fièvre chauffe loquets, gonds et targettes. Passe, sans pioche, le fossoyeur aux quarante vertèbres. Fin de saison, morte partie.


Cœur blessé, fléché, rose que multiplie rose, chevrons et pastilles, tout est écrit sur la vitre, sur l’ardoise et le cahier de juillet. Souffler c’est rejouer, c’est commencer de commencer, souffler, gratter, tailler, gommer, user l’éponge. Il y a le glaïeul sur la vitre, sur l’ardoise et le cahier de juillet, il y a la patate qui est un rat, qui est une vieille (on devine) à barbe et à chicots, il y a d’un seul geste la peur épineuse de l’orage, il y a les formules du mage et du voleur, le compte en plomb des misères, il y a des taches et des cloques, des trémas, des géométries comme des marelles, comme des prairies de pluie, il y a le reflet d’un ennui sans épaules, sans pain, sans vin, sans tabac et sans dard.


Écran  fixe,  drap  tendu  (chair  lasse,  linceul). Le  vent, ses droites, ses courbes, braconne, festonne. On dirait ─ quel pays ! ─ un foirail de bulles, un essaim d’aubépines, une purée liseron-lilas, on dirait un grand brasier de craie, la couleur fêlée des mots dimanche, aisselle, broc, on dirait, à la grange, l’éclaboussure d’un caleçon métayer, on dirait (harpon au cœur de cible) le meurtre ébouriffant des anges, on dirait un trousseau d’impatiences, le rectangle plat du vertige d’amour et de jeunesse. Plombé de tout côté, je tombe, j’agonise dans les parfums cloutés, vernissés des buis et des ciguës.


Trouer  l’outre-lointain, sept lieues, saute-mouton (fil du fil, folle flaque). Perdrons scalps et tendons, perdrons la luette et le désir des chaumes, des îles, des ponts. Musc, arbalète, la chasse est dite. Reste la tour. Clair cloaque dans les confins ; pas un nuage qui bourgeonne, qui moutonne, qui bourgemoutonne, pas d’océan aux mille sabots, à la crinière verte, pas de stuc ni de rocaille, pas de mirage dans l’œil saoul du guetteur. C’est une petite larme, un jus très-pâle, un fin flocon fondu. La terre a soif, boira sa part. Il n’y aura plus qu’ombre d’ombre d’ombre, lavis sec, plus que souvenir des poudres et des noyaux.


Inédit, août 2007

mardi 22 mai 2012

Il y a une ville imaginaire

Michel Valprémy


Il y a une ville imaginaire, des villes qui semblent vraies, des bouts de villes qui se superposent, des lieux clos, des carrefours, des coins d’enfance. Ai-je vécu ici, un jour, dix ans, trente ans, ai-je été cloué sur place, chassé de ces murs, de ces remparts ? J’ai marché, toujours marché, longtemps marché, je me suis assis à la terrasse des cafés, ou sur des bornes, des bancs moussus, j’ai pris des bus. Je déplie la ville, je la pèle, je la peins. Il y a les pierres, les habitants, les passants, des vivants et des morts. Il y a des mots dans la ville, des lumières qui n’appartiennent qu’à elle, il y a des murmures, des klaxons. Il y a des ruines, des ordures. Je quadrille la ville au petit bonheur, au petit malheur (des ombres restent dans l’ombre), je bâtis ma ville dans la ville ; trois pavés suffisent, un ciné de vitrines.

Radio France, août 2001 

Pilori

Michel Valprémy



LPDA n°41, juin 1985

Il faut en finir avec les définitions

Michel Valprémy



"….anfractuosité de nos dits, sapes névralgiques du doute...Que d'abus (et gémir) sur le sang de l'encre! Un manuscrit tavelé (douceur poivrée de la sueur) pâlit sous le rayon mobile d'une treille, grimace dérisoire en regard des fusils, de l'électrique, des fléaux spatiaux..."

Emblèmes évidés



Il faut en finir avec les définitions péremptoires : la poésie n'est que ceci, la poésie n'est pas cela, la poésie est autre "chose" que l'autre poésie. N'y allons pas de nos fiches, des classements arbitraires ! Pourquoi la poésie commencerait-elle par se dénoncer elle-même, ce qui est aussi néfaste que l'adulation de caste ? Méfions nous de la poésie segmentée, de cette position figée, timorée du juste milieu "entre réalité et mensonge". 

Comment peut-on affirmer que le poète " voit la lumière, seulement la lumière, quand des forces obscures le tenaillent ? Il voit la lumière et l'obscurité. Et. Et la grisaille et toutes les irisations. Il boit la liqueur des alambics et la vinasse des auberges. Il écrit dans des chambres austères, des bibliothèques i1 écrit sur les murs (tracts et affiches), dans des grimoires, des laboratoires. 

Pourquoi la poésie serait-elle seulement clamée ? murmurée, susurrée, chuchotée, lue, ignorée, oubliée, retrouvée, transmise de bouche à oreille, de paume en paume balbutiée, chantée et clamée. Et clamée. Et. Elle ne revêt pas que la couleur du sang, elle couche dans des terriers et dans la soie, sous les lambris stylés, dans les linceuls blets. Elle se montre visage nu, emprunte les masques de Venise, de l'Orient, de 1'Afrique. Elle visite la cour des fermes, la cour d'amour, les salons des châteaux occupe les landes en friches, les champs de bataille, fleurit au jardin de Monet. Occise ou bâillonnée dans les prisons, elle souffle avec le grand large. 

Elle est le rien et son envers.


Cassiopée ou l'Envers du Rien n°3, décembre 1983

dimanche 20 mai 2012

Huit messages authentiques de Loris, jeune et joli garçon de cœur

Michel Valprémy



1
Cher,
Laissez moi m’éloigner, quitter votre demeure  à la fois cossue et intime, où le goût, en cette époque de fléchissement des élégances, règne, si j’ose dire, des caves aux mansardes, partir donc vers un horizon gris – le ciel couvert de l’aube m’y invite –, de ce gris particulier annonciateur de neige, là-bas, où je me souviendrai de vous, de vos tempes salines, de votre humeur morose, où je maudirai les couleurs et l’orgueil de ma trop éclatante jeunesse.
Je suis et reste votre dandy, votre oiseau royal, petit perroquet du soir.


2
Cher,
Soyez heureux, j’ai osé – comme vous m’y incitiez – ouvrir le couvercle du précieux coffret
Où des biches d’ivoire gambadent sur un tapis de roses, heureux doublement car, pour combler vos vœux, j’ai puisé à l’envie dans le trésor qui s’offrait. Mes doigts n’ont pas tremblé, à peine ai-je ressenti une légère impatience au creux du ventre. Pouvais-je sans vous décevoir ou vous humilier, me contenter d’une bague, d’un misérable billet ? Mon avidité fut une superbe déraison. Je me suis Sali les mains et le cœur pour l’amour de vous. Mais, dès ce soir, je vous reviendrai pauvre, pur et sans repentir.
Je suis et reste votre vaurien chéri, petit salaud en boucles d’or.


3
Cher grand ami,
Homme aveugle, vous vous êtes mépris sur mon attitude. Je n’ai pas refusé de vous donner mes lèvres, j’ai reporté cette première fois à une heure idéale, sublime, quand le désir que j’ai de vous ne devra rien à la bête fiévreuse qui m’anime dès que je vous vois seigneurial et bon, tel l’empereur romain prononçant sa clémence. J’en appelle au commerce des âmes. De votre corps las, je souhaite dissiper le charme. Les ruines antiques ne sont-elles pas aujourd’hui, plus émouvantes qu’au temps de leur splendeur ? Ô vestige du beau, plus beau que ce qui fut beau !
Je suis pâtre et chaste, votre garce rusée.


4
Mon ami,
Oui, le monde extérieur vous est interdit. Vous habitez plus haut que le commun des mortels, plus haut, plus loin. Vous avez décidé d’en finir radicalement avec la vie, je vous crois digne de cet acte héroïque. Ne vous voilez pas la face, ne mentez pas ! Vous ne respirez pas que pour moi, moi votre unique espoir et votre lumière ; triste clarté en vérité, qui vous amollit et contrarie la fatalité brutale et noble de votre destin.
Moi, moi qui vous aime et vous tue.


5
Tendre ami,
Comment avez-vous deviné ? Qui avez-vous soudoyé ? Je n’ai avoué que mon amour du vent et de la vitesse, que cette folie-là qui me brule et me hante plus que l’extase de la viande vive sur un drap. La honte me recouvre, on a vidé un sac d’épluchures sur mes épaules. Le bolide que j’étrenne au soleil couchant ne me vient pas de vous, il tombe du ciel en récompense de mon rêve et de mon désir ardents. Que mon ombre vous accompagne éternellement !
Je suis Icare et Pégase, votre intrépide gazelle.


6
Ami,
Ce fut, au bord de la piscine, une vision trop brève. Vos mains, un instant, n’ont ^lus retenu les pans de votre peignoir bleu Nattier. Je me souvins – puisque je vous dis tout – d’une image de la rue : un miséreux, sale, malodorant, une centenaire de la cloche quémandait aux passants de décembre ; par l’ouverture de la braguette, au milieu des linges douteux son sexe parut, aussi lisse et frais que le flutiau d’un adolescent. J’en fus mystérieusement troublé. Quoi ! tout ne doit-il pas pourrir avec les années ?
Je suis votre valet de pied, l’infirmier du dernier jour.


7
Vieux fou,
Ah ! si j’étais Manon, je vous tendrai mon miroir. Regardez-vous ! Regardez-nous ! Et mon rire glacerait votre sang déjà froid. Votre jalousie ? Je m’en bats l’œil ou, plus proprement di, je m’en torche. Quand je couche avec Guillaume, un conquérant de pacotille – mais son dard vaut Durandal –, je m’adore à en mourir, je me pénètre et me féconde. Ma croupe vous tourmente ? Savez-vous, Monsieur, qu’on ne touche pas les sirènes.
Je reste votre gracieux giton, poudre et poison subtil.


8
Mon grand singe ridé,

Les vieilles tantouses finissent-elles par baver dans leur porcelaine chinoise ? Vous crèverez lentement comme chauve-souris crucifiée sur la porte des maisons maudites ; plus dure sera la chute ! Allez, ailleurs, subir le fouet ! Adieu, mon crachat, pour vous, n’est-il pas une fleur d’aubépine ?


Mrôrch, novembre 1988

Onan

Michel Valprémy




LPDA n°41, juin 1985