mercredi 4 juillet 2012

Khoreia

Michel  Valprémy


(33 Stations en guise de répertoire)

à Joël Paillet

(Ceci n'est pas un argument de ballet —je m'y essayai en vain. Pas d'histoire. Ni départ, ni développement, ni conclusion. Se placer du côté de l'émotion, en impacts. Plus le dire que le faire. Par diapositives, par flashes plus ou moins narratifs (mémoire, quotidien, voyance), j'ai tracé 33 Stations apparemment sans suite, sans lien. Pour une éventuelle théâtralisation toute liberté sera accordée aux interprètes. J'ai eu l'intention, en fin de rédaction, de recréer un ordre plus logique commençant, par exemple, avec Trafic du Trac ou Khoreia 2 et s'achevant sur Crucifixion, j'ai préféré conserver la chronologie non dirigée, non directive, de l'écriture. Tous reclassements ou déclassements sont permis, bienvenus, voire ajouts (comme pour Graffiti) ou omissions. Supports. Que les réactions soient gestuelles !)


I. Eaux.
Sauts —large licence— sur le sommet inversé des flaques (miroirs de nos tentatives diurnes). On ne coupe que l'éclair. Au profil —si frémir est— des sillons s'incruste ton regard de surprise.
(On peut insister sur la variété de l'étonnement.)


2. L'Aumône du Songe.
Icare, l'escaladeur des parois avant l'essor, accroupi dans sa sueur, lui angle de salpêtre.
(Les tentatives de fuite.)


3. Guerre et Paix (emblèmes anciens).
Etendard nocturne au séjour des cyprès crispant l'espace de ses pennes lasses. Quel réconfort sous les nuées blondes, la colombe étale, annonciatrice !


4. Statue d'Ici.
Un œil celluloïd sur l'écran des braderies.
(La fixité mécanique des mannequins.)


5. Le Jeu Définitif.
Il a gratté le sol du terrain vague (ses ongles sang de bœuf) traçant les carrés de marelle, lancé comme l'olympien le galet fétiche. Dans l'éclair les immeubles fondirent et toute la cité. Quelle vitre brisée ?


6. Cloches.
Au ciel des fous, tendus, les battants de ses bras, tout le corps bourdonnant du séisme de Pâques.


7. Cri.
mains entonnoir
(Tous les S.O.S.)


8. Masque.
Comme une pluie désertée de feuilles, se fige, plan, sûr, ton ventre stérile. Je le sculpte en reliefs et promesse. Un air de rêve, d'origine, ce Mardi-Gras solitaire.


9. L'Arbre du Sud.
Flamme sombre aux collines toscanes. Un appel de ruche.
(D'autres arbres, branches, souches.)


10 .Félin.
tremplins-gigognes (tous les ressorts plient dans sa tête )


11.L’Oeuvre du Faune.
A l'extrême halte des transhumances, roulèrent pics et sentes allégés d'aube, dans le silence masticateur du troupeau, une ombre tachée de glaise s'arrondit. D’un seul regard simplifié —il en sait trop— la lune étrangère aux forêts brunes vomit une bulle de sang.


I2. Khoreia 1.
1.2.3. (répété)    Girouettes.
Nord.Sud.               Il a dit "diagonale". On se vengera aux 4 vents, sans pancarte, alibi ou miroir. On m'aura fait promesse, après les fards, la cage ronde des spots : "Tu TE danseras !"


13. Khoreia 2.
Dans la rigueur exercée (poses et variantes) un remous du jardin fœtal (on le suppose) et pour le bond, Pégase.


14. Vocalises ou Démosthène Apprenti.
Engorgé de coquilles et de sel, face aux gradins maritimes, plus haut que tous les souffles scandés, il AR-TI-CU-LE.
(Mots à choisir jusqu'à vociférer.)


15. Piéton (Super 8).
Pas larges (ce serait une séquence de fuite)...files d'acier, impatientes ( zoom arrière et avant, successifs et accélérés). Bouches d'insultes (gros-plans)… Un regard traqué (gros-plan) qui s'élève au-dessus des places rythmées (cet œil-objectif) sous des nuages d’artifice jusqu'à la fraîche prairie pentue où l’on se recommencerait.


l6. Un Sage
Graal, liqueur prismatique de l'actuel, dans la coupe —poignets lotus— de tes paumes battantes. Lécher l'ultime sueur.


17. Le Plongeur (A Bigger Splash).
Un suicide d'esthète —quel arc ! Le but, déféré.


18. Parole pour l'Agonie.                                                 à Texille.
"Meurs ! Je t’aime !"


19. Algébriques.
Tu as multiplié (orage des morsures contre tes ongles) ce qu'un soir de soupirs inexpliqués j'avais ajouté. On se divisait donc et chargeait les bâts des reproches, des conditionnels. On a tout posé, tant retenu.


20. Annonciation.
La parenthèse de ses bras, ce buste si mince qu'on n'y croit pas l'enfant, fractionne, à peine durcie de colère —un laps avant l'étonnement— le lys qu'il tendait, certifié comme un Dieu d’école.


21. Plexus.
Maints astres des pupilles. L'iris grappille.


22.Qui disait "artificiels" ?
Eden de tabac. J'ai la peau flûte. Je danse partout, immobile, une épidémie d'yeux sur le corps. J'invente des papilles, ne fais que ce que je fais.


23. Pas de Deux.                                                    à Véronique.
Rejoints ! Ouf ou tant mieux ! Enfin, à l'unisson, un respir nouveau, consolé. On se galbe et nourrit. De soi, encerclés. Le chaos nous revient. Aube-réveil-matin. Non, ce n'est pas l'alouette. Berce-moi encore jusqu'à souvent. Je te dirai où je cache mes nids.


24. Ronde fin de siècle.
Sur la houle des graminées, si mol le vent des siestes, glissent les chevilles pâles, dénudées. Sous l'ormeau craque l'épinette. Aucun rapt, des paroles de ru. A l'oreille, ni le gant ni la dentelle, un geste de cornet : plus loin que l'air brûlent les tambours.


25. Le Pêcheur (cinéma muet).
Au bout d'un bras d'insecte géant pend, roide, le fil des loteries. Rien, rien encore, et puis tout ce qu'on voudra:
La chaussure requin bien sûr
Les poissons intermittents
1 chapeau de paille (d'Italie)
1 prière fanatique, mains sur la poitrine
1 bouteille DUBO DUBON DUBONNET
1 parabole sur la fuite du temps (le courant aphrodisiaque)
Auc1 raton laveur


26. Le Couronnement d'Epines ou Haïti XXe Siècle.
Adolescent encore, le crâne crevé du cheval de frise. Le bourreau soigneusement se délivre de l'écharde courte. Un pays de cactées ?


27. Trafic du Trac.
Mille bulles, mercure, cognées dans les phalanges. Tous les remèdes en essai, du crachat au signe de croix.
—Pourquoi tu sautes comme ça ?
—J'ai peur !


28. Cybernétique.
On n'a pas le droit de tanguer au royaume du seIf-service. Le maillon de personne, couper toutes les chaînes et décoratives.


29. Paysanne.                                                                à Texille.
Un arceau obscur sur le sillon, la tête plantée en terre, les bras comme des socs. Pas même le temps de l'angélus.


30. Voyelle du Rire.
Vire vire l'ire du temps, pire que sire arrimé de ses sbires, on me tire le dire, on me tire le dire, mire de mirages, on me tire le dire, ON ME TIRE LE DIRE !!! L'écrire.


31. Graffiti.



Délivrez-nous du MÂLE ! ! !   merde  MERDE c'est plus possible                                          Attention une femme  peut en cacher une autre   Les travailleurs émigrés  sont   traités   comme  du  bétail
tous avec la C.G.T.   les P.D.  au  pouvoir

69  l'année pour oser.                                             SE

Passant sais-tu encore regarder une fleur
RENCONTRERA...
(…etc.)


32. Khoreia X.
On bougera en conscience de la gaze à la toile bleue.


33. Crucifixion (mélodrame).
C'est fini ! Dernier projecteur. L’ombre est régulière, le plateau nu. Jusqu'à demain ? Toujours ? Une fois encore la sueur, l’essai.S.V.P.Non, la peau humide pend, le miroir a rendu les rides. II fait vieux partout.


Une partie publiée sous le titre "Qui danse", Les Dossiers d'Aquitaine, novembre 1993





mardi 3 juillet 2012

Jouir sans Glose

Michel Valprémy



Quand je lus, au mois de mai 1968, dans le fragment Rachel des histoires brisées de Valéry, ces trois mots, en italiques dans le texte: "être me perce."

Quand cette très belle cantatrice allemande, une Isolde, mourut d'amour à deux mètres de moi (j'étais caché dans la coulisse), mourut d'amour ses yeux rivés aux miens.

Quand un capitaine au long cours que j'aimais sans y toucher, sans vouloir y toucher, me dit, lui, sans trop en rire : "Fais pas ton étroite !"

Quand je me sens osseux, sec comme un coup de trique, un jour de canicule.

Quand IL soupe, là-bas, dans l'entre-deux.

Quand je dansai le premier client, l'homme ivre du Mandarin merveilleux ; trois ou quatre minutes où je ne fus plus moi, ni un autre, mais double, moi et l'autre, moi montrant l'autre.

Quand la fatigue musculaire et la privation volontaire de nourriture m'effrangent (une fois, aussi, un joint carabiné chez Fatima).

Quand je fais corps avec une foule en fête, quand elle m'embarque — on entend, très près, une fanfare, ou plusieurs.

Quand, sous la ceinture, les garçons sentent le foin chaud.

Quand la musique m'empoigne aux épaules et me secoue comme un prunier.

Quand — j'avais vingt et un ans —, après une longue période de repli, une maladie pleine de rancœur et de ténèbres, je fus l'objet d'une dispute entre trois jeunes filles, chacune disant aux deux autres: "C’est moi qui l’ai vu la première !" (La scène se passait à Dax, dans une foule en fête, les bandas sonnaient fort).

Quand, même après un quart de siècle, surgit, en surprise, la nudité de T.

Quand j'attendais mes amours, longtemps, longtemps, à en mourir, quand "je brûlais dans mon guet."


M25, 1992 (?)

Je suis l'impitoyable

Michel Valprémy

La bruyante Artémis diffuseuse de traits.
Homère. L'Iliade.

Je suis l'impitoyable, la cruelle, mon boucan couvrira le tonnerre, les klaxons, les sirènes, la clameur des stades, la vaisselle brisée des épouses abandonnées. Je suis le poulpe, la méduse, la louve nourricière, le biberon universel; mes douze mamelles fermes et pleines abreuvent les tribus de la terre, le voyageur égaré sur des chemins de traverse. Pousse ! Je suis l'accoucheuse, la délivrance. Pousse ! Entre la mère et l'enfant, je choisis la mère. Nul anneau n'emprisonne mon doigt, mes chevilles. Je suis vierge et pure et chaste. Mon sexe est clos pour toujours, papa l'a promis (juré/craché). Je jette des épines dans le petit linge des promises, des serpents mortels sur la courtine des mariés et ma meute fidèle saigne le mâle en rut. Mon frère, le benêt, montre sa lune, sa grappe au quidam. Demain, je le tue net.

Le Dépli amoureux n°33, janvier 1987



Il pleut l'ange (poème affiche)

Michel Valprémy




Texte intégral publié dans Verso, 3è trim. 1988

Je lui dis, d'abord

Michel Valprémy



Je lui dis, d'abord, que des aphtes m'empêchent de parler, d'articuler clairement, ma langue est épaisse, gonflée, saignante peut-être. Je lui dis de patienter un instant, je dois me rincer la bouche avec de l'eau-de-vie de prunes, je ne supporte pas le vinaigre ni les bains pharmaceutiques. Je lui dis que je lui raconterai, après, des histoires douces et plaisantes, des histoires d'avant lui, des romans où les héros agonisaient dans la fleur des ans, quelques contes faciles où les enfants, au premier poil, sont dévorés, perdus. Je lui dis, ensuite, que P., ce matin, était blême, verdâtre, son haleine rance perceptible à deux mètres, ou plus. Il faudrait le forcer à boire du lait, à manger du poisson et des fruits de saison, il faudrait, oui, le forcer, le gifler, l'envoyer à la montagne. Je lui dis qu'il ne fera pas beau aujourd'hui, c'est un reflet dans la glace, on aura de l'hiver en été. Je lui dis, aussi, que la différence d'âge ne compte pas, qu'il est bien conservé, que P. ne passe pas toujours pour son fils mais, en tout cas, un peu de teinture sur les tempes le rajeunirait considérablement. Je lui dis de venir se reposer dans le rocking-chair. Hélas ! il n'y a plus de vin et l'eau de la vaisselle de midi a mouillé son paquet de cigarettes ; malgré mes efforts, je n'ai pu, malheureusement, en sauver aucune. Je lui dis, à propos, que les draps sont tachés, il n'est pas responsable, trop méticuleux pour ça On peut excuser P., fou comme un jeune chien fou, c'est normal. Pourtant, les chiens, on les éduque, on les dresse, ça ne veut pas dire qu'on ne les aime pas. Je lui dis que ça va beaucoup mieux, la fièvre est tombée à leur retour, trois jours c'est vite passé. Je lui dis, encore, que c'est dommage, les diapositives de P. sont floues, mal cadrées, idiotes, mais il est en progrès, comme en orthographe. Je lui dis d'arrêter de se balancer dans le rocking-chair, ça grince, je ne peux pas hurler avec mes aphtes, je vais en profiter pour couper ces poils qui sortent de ses oreilles, ce n'est pas très beau à voir. Je lui dis que j'oubliais de lui dire que, vraiment, P. m'inquiète, il n'est pas assez musclé pour son âge, ses cuisses sont grêles, ses hanches s'élargissent, les épaules se rapetissent et ses fesses, par endroits, ont perdu de leur arrondi, son sexe est long, certes, bien formé mais excessivement clos, comme 1' extrémité d'une saucisse sèche, ce n'est peut-être pas toujours net dessous. Je lui dis que je ne veux plus rien lui dire sur P. mais, parfois, de profil, quand sa langue pointe entre ses lèvres, on dirait un débile. Je lui dis que, ce soir, pour le faire rire, j'écraserai un œuf sur la tête de P. Je lui dis, enfin, que son père empeste la fiente de canari, qu'il va mourir bientôt.

*

Ce n'est pas son corps, un corps doux et ferme certes, si blanc, qui abolira le corps des passants, des marins, qui rivalisera avec ma propre carnation, moirée, satinée, incomparable.
Il faut avouer qu'il sentait le mustang, le linge trop porté, rarement lavé, jamais repassé. Cette odeur écœurante, le vin sur la langue, se mariait incongrûment à la mienne, raffinée, un mélange d'essences subtiles légèrement épicées sur le buste et la ceinture, chlorophylle et jasmin pour les lèvres et le cou. Jaloux de ces arômes, il enfonça ses doigts dans ma bouche et, pour laisser dans l'ombres l'inconvenance de sa nature fruste, peu convaincu d'y trouver un quelconque plaisir, je crus de bon ton de respirer ses aisselles, le haut de ses cuisses, avec une satisfaction audible. Il manifesta une excitation très ordinaire, voire ordurière. Trop longtemps, deux heures peut-être, je fus une citadelle cédant à son assaillant, comme il est écrit dans les livres. Rien ne me fut épargné, ni les coups ni les morsures, ni les ronces ni les cailloux. Quand il voulut reprendre la joute, l'extrême fatigue de mes muscles m'empêcha de fuir. Alors, malgré la bourrasque et la première pluie, pour en finir au plus vite, je me jetai sur lui avec une ferveur feinte. Ensuite, rassasié, il alluma une cigarette. Pour me rassurer, je lui demandai si on devait le revoir dans la région. Il parla du hasard. Il ne savait pas où et quand. Après l'été. J'étais, bien sûr, d'accord pour le hasard.
Il disait qu'on ne l'oubliait jamais, qu'une seule nuit passée sous les étoiles avec lui ne s'effaçait jamais. Je n'osai lui répondre que je me rappellerais surtout l'orage au lointain. Il répéta plusieurs fois qu'une nuit comme celle-ci, il en avait connu des centaines. Moi, je devais m'en souvenir au moment de mourir. Il ne souriait pas quand il se sentait inoubliable. Je me souviens de tout. Aux étoiles, à l'orage, pour vivifier mon dégoût, j'ai ajouté le chant d'un violon, une rengaine âpre et sirupeuse. J'ai ajouté cette musique pour me souvenir de lui, du désastre.
Il me croyait déjà sensible et aimant. Il me croyait déjà fidèle pour toujours, fidèle jusqu'au hasard qui ne tarderait pas. Avant-hier, le violon dut gémir tout le jour. Une autre nuit vint, plus tard que celle de la veille, une nuit sans orage au lointain, sans étoiles, avec un violon insupportable. Qu'a-t-il dit ? Par hasard ? Par surprise ? J'ai oublié. Je ne vais pas avoir peur, surveiller l'errance des étrangers, guetter leurs poignets hâves, blafards. Je ne vais pas souffrir, me frapper le front et la poitrine. Je me ferais honte. Je ne peux pas retourner sur les lieux du délit, ramasser le briquet orange perdu. On ne pleure pas pour des choses sans importance. Un briquet perdu, un air de violon, un éclair de chaleur. Il est possible au contraire, que je chante à tue-tête, que je pollue mon lit.

*

Tes ongles crispent la nappe de la trattoria, avec la fourchette tu égratignes le dessus de ta main gauche. Le service n'en finit plus, un cameriere, très drôle, ne s'agite que pour nous faire patienter. Je m'amuse de tout. Ta pâleur, ton front mouillé gâtent mon plaisir. Aurons-nous le temps de déguster les spaghetti al nero, le vin spumante ? Entre tes seins, à l'endroit du sternum, la peau vire au gris ardoise, comme le ventre des oiseaux déplumés, trempés dans l'eau bouillante, comme les pommettes des morts, les vieux surtout, avant la visite de l'embaumeur. Dans vingt minutes, tu tourneras de l'œil. Malgré tes stations d'asthmatique allergique, la faiblesse congénitale de tes genoux, on a trop marché, sans but, de quais en ruelles, franchi trop de ponts, du côté du soleil. Mais, on ne vient pas ici, au cœur de l'été, pour vivre assis, à l'ombre. L'ombre, il faut la mériter. Tes lèvres tremblent, tu baves un peu, tu te forces. Je m'étire et respire, très lentement, je ne fais que ça, radiation subtile, anesthésie généreuse qui, tout bonnement, me grisent, comme ce vin que tu ne goûtes pas. Oui, dehors je respire, de la ville l'odeur exacte, aimée, les effluves intacts de l'eau croupie, de la vase, des coins secrets dans une cave obscure. Dans la chambre, ça empeste le musc rance, le fond des poubelles, ces relents pas francs, toute la chambre, même sous les draps. En vain caches-tu tes chaussures sur la fenêtre. Les pommades, les sels spéciaux et ces fameuses semelles de carbone sont peine perdue. Tu sens des pieds, si fort, depuis toujours, même au temps de l'étonnement, quand je léchais tes chevilles, l'aigre parfum. Alors, tu le comprends, les reflets mouvants des canaux sur les murs ocre rosée, ou grenat, et jusqu'au son des cloches dans le ciel du matin, plus bleu que bleu, ces timbres presque visibles, palpables, ont goût, le goût de tes orteils. Tu le comprends. Je baigne d'aise dans la touffeur. Tu crèves à petit feu.


M25 n°106, Carte blanche à Ch. Petchanatz, mars 1986

Jane d'un jour

Michel Valprémy


C'était lui, sûr ! ma langue à couper. Quelle secousse ! et quelle frayeur ! et belles et terribles ! Tout s'en allait de moi, mes ongles, mes cheveux, des paquets petits de viande sèche, des os mous encore, des vertèbres sacrées et solides ; tout cavalait, grimpait vers lui, vers T., le seigneur de la jungle, de leur jungle, interdite aux majeurs, aux uniformes galonnés, aux bermudas kaki, aux écoliers polis et coiffés à la raie, interdite, sous peine de mort, du Pont des Quatre-Ponts aux Falaises des Fées. Oui, quelle secousse ! Il était là, debout dans l'arbre, au sommet, il y était, et il n'y était plus. Ma main tremblait sur le parapet des Quatre-Ponts. Un pas de plus et j'étais mort, trucidé au canif, percé de flèches venimeuses, scalpé à l'arraché, dévoré cru par l'équipe des Tigres à roulettes, ou pire encore à ce qu'on dit, par le tandem, le duo cruel des Jumeaux-Caimans. Il était là dans l'arbre perché, sans plume, sans bandeau de peau, sans arme, sans rien, nu, tout nu, entièrement nu, nu comme un ver. Il était beau — un soleil — dans la verdure, entre les lianes, et grand, si grand, doré à point, avec juste cette touffe de singe au fond du ventre. Il commandait le monde, le ciel et la terre, les espèces grouillantes et rampantes, les fauves, les oiseaux, les cyclopes des îles et nous aussi les moins que rien, les nains très ordinaires. Il commandait, il nous aimait d'en haut.

J'avais beau faire, me pencher à droite, à gauche, m'accroupir, me tordre le cou, cligner de l'œil, tendre l'oreille, je ne voyais rien, n'entendais rien. T. avait disparu, s'était envolé ; ou il guettait sa proie, il ameutait ses hyènes, ses vautours, les espèces grouillantes et rampantes et les cyclopes des îles. Doucement je commençai de reculer, mais ma main restait collée au parapet du Quatre-Ponts. Soudain, un cri épouvantable, un hurlement strident de loup enrhumé qui pouvait rappeler, en plus désagréable, les tyroliennes saoules de tonton Jacques, un cri comme une scie, un cri comme une tôle monta des berges du canal. Sous le choc, la main prisonnière bondit à mon oreille. J'étais sauvé. Je me retournai ; à l'autre bout du pont, T., nu, entièrement nu, et ruisselant, dégoulinant, me barrait le passage, les bras croisés sur sa formidable poitrine. J'étais perdu. Trois enjambées lui suffirent pour me rejoindre. Il me fixa droit dans les yeux ; j'étais, moi, forcé de renverser la tête en arrière ; il me fixa droit dans les yeux et, c'est vrai, je vis passer des boas et des fougères, des totems emplumés, des savanes brûlées, des cactus, de l'or, des moustiques, des ombres vertes et du sang. Ensuite, il agita ses mains en tout sens, martela ses côtes en imitant le grognement du cochon, sortit sa langue, ses dents, douze, et douze, et douze encore peut-être. Je compris que je devais le suivre (c'était obligatoire), là-bas, au bout de son doigt, dans la forêt. Pour me faire rire, T., en chemin, me pinçait la nuque, la taille, le gras des fesses, et je remarquai que lentement se dépliait la trompe dans sa touffe de singe. Puis il me dit, car il n'était pas muet, que j'étais joli comme un cœur, comme un ange, comme une fille, que je ne pouvais pas m'appeler Robert ; il me dit que mon nom était Jane, et pour toujours.

Verso n°77, "Tarzan", 2è trimestre 1994

dimanche 1 juillet 2012

Musc, Arbalète

Michel Valprémy




à Hélène Mohone





La cage est de peinture, très-noire ─ crème de suie ─, toute, ou juste un lait de nuit, un brou. Se tapir ? Fouir ? Du ventre livrer la taupe ? Carquois plein, l’aveugle y est, compte ses doigts, ses dents, ses os menus, trois tisons de paupière, un faux fantôme ton sur ton. Parlera demain, au jardin, au grand air net, lisse et bleu. Hurlera : CAGE ! PEAU ! PEINTURE ! Ici, au trou, sur l’heure, goutte le marc, la soupe d’encre, goutte, goutte, grain à grain. Serrure et sexe dru (donné/caché), longue lave, enclume, l’histoire zone, le sésame, l’épopée, les billets doux, le duel carnivore, la fin à six sous,. Ça sent le cuir, le faisan, le ventre du casse-caillou. Je hume et je voyage. J’attends l’éclair, un barouf de sonnailles.


La nuit n’est plus la nuit, ce rouge qui geint. Je touche l’azur et l’herbe du charbon, touche l’arête d’un vain brouillard, le calque intact de la cave à chagrin. Étoupe en gueule (pépie/pépite), je parle encore couleuvre, sangsue, pétrin, boutonnière. SILENCE ! Silence aux quatre coins, silence tamisé, corde tendue ─ vise ! ─, silence, ciment de sable, épée trempée dans l’eau. La bouche susurre dans la bouche : C’est moi, j’écris, je peins, c’est ma très-belle faute, c’est ma bile et mon suc !  La nuit lâche son fouet, son fouet muet, ses tambours sourds et, du billot, le fumet des tripailles. L’arène chauffe sous l’ampoule. Un soupir fuit. Claque la langue, pleine, déliée.


Nature morte, nu empaillé. Le temps  perdu est couteau dans la sciure, boulier sous la cendre, arc brisé. Corps en cube, corps à douze épingles, corps marouflé (cambouis/sureau). Les lutins l’habitent, les pygmées, les rosières gantées, les tourlourous, un satrape aussi, et des bêtes acides, des rongeurs à ressorts, sauteurs et dormeurs, sonneurs, masticateurs. Sur son chaudron, l’embaumeur sue, maudit sa peine, noue et renoue la faveur absente du portrait. Ici le grand bœuf roux, ici l’âme rêche, exquise du crapaud. Pèse poils et couenne, râle et pupille, le beau rêve d’un rêve, la friction des écorces ! Corps lié, corseté,  cheval cousu , corps du corps à corps, du corps perdu, corps veuf, tétanisé, corps bédouin, corps pharaon.


Fusain pour l’aube (fût des fenêtres ─ ah!), pour l’agonie des spectres et des nombres (un trait suffit). En coulisse, pelé, colorié, un loup ─ il y est ─ chasse l’autre, un loup de plâtre ou d’Allemonde. Sur l’image, aucun ressac, aucune manœuvre ; un souffle s’étire, s’épuise, au cordeau ; le nom des choses précipite et s’écaille. C’est comme, lent dans l’eau, l’effet moire, lent dans l’ombre. Comme petites secousses au bout de l’ongle, pincée de lait, sucée de sel. C’est, langue à langue, mouillure, semence en pointillé, limon d’un vert ortie. Le ru serpente et ploie, amidonne ses rocs, ses écluses. Ô joie des jets !  Postillons et ventouses, bave d’une étoile qui rouille.


Carré soleil, rétine au miel ──── gong ! Midi raide, carcasse blanche. Carré soleil ──── coq ! Clairon tendu, liesse jaune jaune. Parpaing de ciel éreinte mon fakir. A cloche-pied j’arpente dédales et damiers. Je tire à vue dans du coton, j’éborgne des poupées borgnes, des pantins épicés. Un seul rayon fait appel dans la cellule moite, quinquets des bois, vitrail païen, un seul rayon fait mirage. Pour le saint charabia, ouvrir les bras, son cœur de nain ? Boute l’icône et ses sequins ! L’archer dort, pelote d’échardes dans le mille. Au verger des délices brûlent l’ambre  et l’étron.


Musc, arbalète, derniers outils. Silex au front, j’éparpille billes et jonquilles. L’aine du captif fleure la rigole, le chèvrefeuille sec et le livre qui ment. Son poing m’étouffe. Il dit : SILENCE ! CAGE ! PEAU ! PEINTURE ! Il dit : pilori, destrier, gonfalon, foutrecharogne. Au créneau, casquées, les montagnes mollissent. Bomber le torse ? Courber l’échine ? Cracher le gui, le vin des noces ? La fièvre chauffe loquets, gonds et targettes. Passe, sans pioche, le fossoyeur aux quarante vertèbres. Fin de saison, morte partie.


Cœur blessé, fléché, rose que multiplie rose, chevrons et pastilles, tout est écrit sur la vitre, sur l’ardoise et le cahier de juillet. Souffler c’est rejouer, c’est commencer de commencer, souffler, gratter, tailler, gommer, user l’éponge. Il y a le glaïeul sur la vitre, sur l’ardoise et le cahier de juillet, il y a la patate qui est un rat, qui est une vieille (on devine) à barbe et à chicots, il y a d’un seul geste la peur épineuse de l’orage, il y a les formules du mage et du voleur, le compte en plomb des misères, il y a des taches et des cloques, des trémas, des géométries comme des marelles, comme des prairies de pluie, il y a le reflet d’un ennui sans épaules, sans pain, sans vin, sans tabac et sans dard.


Écran  fixe,  drap  tendu  (chair  lasse,  linceul). Le  vent, ses droites, ses courbes, braconne, festonne. On dirait ─ quel pays ! ─ un foirail de bulles, un essaim d’aubépines, une purée liseron-lilas, on dirait un grand brasier de craie, la couleur fêlée des mots dimanche, aisselle, broc, on dirait, à la grange, l’éclaboussure d’un caleçon métayer, on dirait (harpon au cœur de cible) le meurtre ébouriffant des anges, on dirait un trousseau d’impatiences, le rectangle plat du vertige d’amour et de jeunesse. Plombé de tout côté, je tombe, j’agonise dans les parfums cloutés, vernissés des buis et des ciguës.


Trouer  l’outre-lointain, sept lieues, saute-mouton (fil du fil, folle flaque). Perdrons scalps et tendons, perdrons la luette et le désir des chaumes, des îles, des ponts. Musc, arbalète, la chasse est dite. Reste la tour. Clair cloaque dans les confins ; pas un nuage qui bourgeonne, qui moutonne, qui bourgemoutonne, pas d’océan aux mille sabots, à la crinière verte, pas de stuc ni de rocaille, pas de mirage dans l’œil saoul du guetteur. C’est une petite larme, un jus très-pâle, un fin flocon fondu. La terre a soif, boira sa part. Il n’y aura plus qu’ombre d’ombre d’ombre, lavis sec, plus que souvenir des poudres et des noyaux.


Inédit, août 2007