dimanche 8 juillet 2012

Les rencontres d'été

Michel Valprémy



Vous avez souhaité, au début de l'été, un petit reportage sur les rencontres littéraires de la région*. En manière d'introduction et pour me faire la main, je vous parlerai d'abord, sur le mode exclamatif, de la splendeur du pays. Oui, comme la campagne est belle ici ! Quelle variété ! C’est inépuisable. Il suffit de prendre la route, sans hâte, pour admirer les vignobles nets, ordonnés — on dirait de l'œuvre d'un coiffeur géant, céleste — les vallonnements sensuels, les forêts profondes, obscure, les ruisseaux, les rivières, les châteaux sur les à-pic, les gentilhommières bien cachées, les toitures des fermes qui penchent jusqu’à terre. J'ai négligé ces merveilles familières mais, déjà, j'ai longé les rives du Nil, sué dans le dédale de Fès, respiré les fleurs de l'Alhambra, pleuré — vrai ! — plusieurs fois à Torcello. Je m'interroge. Vous aurez compris, vous, que je retarde le moment d'en venir au fait.
Je suis un homme de théâtre, un théâtre de la tradition lyrique et chorégraphique — le pire et le meilleur ; en douze années, l'engagement actif dan la création contemporaine fut rare et timide. Mais, spectateur zélé, souvent enthousiaste, de nos modernes, j'échappe de justesse au titre peu envié de ringard. Pourtant, je confesse sincèrement mon incompétence en matière de "performances poétiques et plastiques". Je sais, pour l'avoir entendu à maintes reprises, que la règle précisément d'éviter le piège du théâtre. Qu'ai-je vu ? Des chaises pour un public, une cène couverte, des éclairages, une sonorisation, des éléments de décor, des accessoires. J'étais en .territoire connu. La question des applaudissements restait en suspens. On claqua des mains. Bon. On s'est bien en amusé. Néanmoins, nos jeux dans les bacs à sable des jardins publics, les tragédies du jeudi dans les greniers, les saynètes du patronage et les échanges farfelus, les calembours de Moulinier, Dessolas, Bobillot chez Gibertie en août 85 avaient plus de corps, de bouquet, de subtilité et moins de prétention. Las ! mon esprit obtus reprend le dessus, ma postérité est définitivement -ternie.
Jouons donc — c'est bien mon tour ! — à l'orpailleur enfin récompensé et parlons de la Déterritorialisation de Thierry Dessolas. On peut rire de ces petits bouts de phrases découpés, recueillis ça et là. Il est juste d'en rire, notre vie usuelle, nos pauvre élans y sont inscrits, un répertoire tout droit sorti des poche du veston de l'auteur et lu le plus simplement du monde entre deux airs de flutiau. Lucien Suel parle très justement de "gravité légère". Ce travail — c'est un travail — plus rigoureux que ce que l'on pourrait croire (voilà bien une qualité), renferme, ou exhale, une force poétique élémentaire, plus fondamentale que rudimentaire, doublée, comme on le dit d'une pièce de vêtement, de ses propres critiques et dérision ("on efface tout, on recommence"), ce qui, nécessairement, nous émeut.
Je fais mon mea culpa, je n'ai pu assister à ta deuxième soirée, très percutante m'a-t-on rapporté, de cette alliance franco-québécoise. Les improvisations de Robert Gelinas, tonique et "délirant", furent pour moi le dernier écho de la fête.
L'an passé, le programme de Saint-Quentin-de-Caplong annonçait une promenade et un petit déjeuner "littéraires". Je pris la notification au pied de la lettre. S'agissait-il d'un colloque très doctrinal et trop peu sentimental, en vérité les rencontres de "25" ne sont pas formelles ; nul ne s'en plaindra. Les lectures se succèdent sans protocole, au gré des participants. Quelques pauses permettent à Robert Varlez d'apporter le vin (en container !), à Françoise Favretto de faire circuler les olives, les tartines de pâté et diverses nourritures. C'est bien connu désormais : l'amitié vient en mangeant.
Jusque très tard — au loin, les chiens aboyaient — on aura entendu la poésie, des déferlements rauques et autres embardées galactiques d'un Jean-Pierre Espil mi-diable mi-loup au parler naturel — ne dit-on pas voix blanche — de Jacques Izoard. Le texte se suffit-il à lui-même ? Doit-on impunément l'enrober d'effets spéciaux, le mettre expressivement en bouche, en glotte ? La question reste posée même si pour ma part, j'ai tendance à préférer la plus grande neutralité au risque de passer, une fois de trop, pour une vieille barbe. Je ne peux toutefois nier l’existence d'une poésie purement sonore que le rectangle de la page — l'écrit — est impuissant à révéler. Que serait une partition musicale ouverte par un mélomane non initié au solfège ?
Avec Cracking Vocals, Sylvie Nève et Jean-Pierre Bobillot, en vrais professionnels de l'articulation (leur virtuosité et exemplaire), évoquent une préhistoire imaginaire, ludique et blessante de la langue. Ils se défendent d'être des lettristes, ils ont raison. Leur cheminement est parfois ardu (nos borborygmes, nos balbutiements, l'effort désemparé du bègue), ils débouchent, en tout cas, en orthodoxie (osons le mot). En on t-ils "parfois assez d'éructer" comme ils me le confièrent ? On y perdrait.


P.S. 1. Une écrivaine, une jeune femme blonde et moderne que nous aimons tous, qui connaît presque par cœur les insultes dues à son rang, titubait sous la lune ; elle renversa le verre de vin de Jacques Izoard sur la chemise du même Izoard et, pour finir, me transforma en canasson (une charge de 48000 grammes). Deux lettres d'excuses ne suffisent pas ; que sa honte soit publique !

P.S. 2. Qu'il me soit permis de remercier Sylvie Nève, Jean-Pierre Bobillot, Alban Michel qui furent mes premiers lecteurs.

*Premières rencontres internationales d'arts plastiques et de poésie, château de Jumilhac-le-Grand (Dordogne). Soirée du 18 Juillet 1986.
Les 3èmes rencontres des amis de "25" à Saint-Quentin-de-Caplong (Gironde). Soirée du 26 Juillet I986.


Le Dépli Amoureux n°27, septembre 1986

Les fauvettes

Michel Valprémy



AVANT- PROPOS

L'histoire est bête comme chou. Les rêves sont ce qu'ils sont.


à Denis Ferdinande

Le verdict fut sans appel. Les douze légumes me condamnaient en souriant aux fauvettes qui, perchées sur la suspension du prétoire, zinzinulaient à plaisir. Puis, sans crier gare, ni peste ni hourra, les magistrats se ratatinèrent en exhalant une odeur composite ; je reconnus aisément le pet d'âne bâté, le désinfectant du pissoir et la sueur aigrelette du philosophe quand il va hurler son "Euréka !" Ensuite, tout bonnement mes juges fondirent. Sur l'estrade, il ne resta plus qu'une flaque, une infâme garbure que bâfrèrent les molosses du chef du protocole. Je n'étais pas sauvé pour autant. La punition était inscrite dans les yeux des fauvettes susdites. Il me fallait choisir entre une distribution de taloches par un quarteron de laborantines gantées, un attelage au tombereau du cantonnier, des privations de roudoudous, de gaufrettes fourrées, l'interdiction de palper les fiers-à-bras du square, de cracher sur les galoches des vieux, ou encore — horreur ! — la greffe d'une tête de coq sur mon pénis circoncis. Qu'avais-je fait mon Dieu, doux Jésus, bonne mère ? Grandi trop vite ? Joué à pipi-mouille ? Bandé pendant la messe ? Mangé de la vache enragée, des coquelicots ? Dansé, dansé jusqu'à plus soif ? Jeté des oisillons au feu ? Et quel était mon nom ? Blandine peut-être. Moi, Blandine, de sexe masculin, pubère depuis lurette, voleuse d'os, bricoleur du jeudi, poète fortuné, décapsuleur, strip-teaseuse, abbesse aux grands pieds ; moi, Blandine, coupable professionnel. Horrifiés, les jurés, les témoins avalèrent qui leur béret, qui leur chapeau claque, qui leur képi, qui leur cornette. Ils coulèrent. L'air empesta le moisi, le cœur des vieilles marguerites. J'étais donc seul et nu devant le tableau noir, vierge, sans date, sans dictée ou pensée du jour. Alors, les fauvettes abandonnèrent leur perchoir cuivré et se posèrent sur mon chef. Vingt, trente, cent becs me firent souffrir mille morts. Avant de m'évanouir, j'eus le temps de voir entrer un ogre, un géant emplumé qui brandissait une tête de coq.


NOTES

1- Un mainate s'était-il glissé dans la troupe des fauvettes ? Qui pouvait bien répéter: "Blandine, peau de pine" ?
2- L'absence de tambours, de sirènes, de cloches grosses et petites, de crieurs de journaux est voulue. Le tintamarre eût gêné le chant des oiseaux. Et la plupart des jugements iniques sont prononcés dans un silence de mort.
3- Pour la bienséance, les chiens meurent en coulisses.


Le Grand Hors-Jeu n°65, septembre 1991

Un cri dans le couloir

Michel Valprémy




Polder n°37, novembre 1986




 Devil Paradis n°16, avril 1986

Le soleil du quatorze juillet

Michel Valprémy


Le soleil du quatorze juillet crispe la plastique tricolore des drapeaux, fond le goudron neuf de l’ancienne route blanche et peut-être, si on y croit très fort, les tuiles des maisons pour les changer en coquelicots. 

Sous un rayon pointu, le cul de la bouteille de QUINQUINA brûle la peau, les poils dorés, le petit bouton blanc de la crise de foie – ça y va les gâteaux chantilly, les crottes fourrées pistache ! –, brûle et cuit toute les gales, les poux rouges, les morpions qui grouillent le jour et grattent la nuit. Pour ne pas crier quand monte l’odeur de cochon grillé, on mange sa main ou l’orteil – le riquiqui – du voisin.

Avec la lune c’est une autre affaire, elle éclaire mal, laisse des trous dans les forêts, dans les greniers, dessin salement les ombres, brasse le gris, la suie et triche sur l’émail du pot de chambre qui, en vérité, n’est pas si propre, blanc comme un fantôme peureux caché sous le lit. 

Pour la réchauffer, on allume un bûcher de paille, de planches pourries et la langue géante des flammes crache des étincelles plus dangereuses que les étoiles filantes. 

Au matin, dans la cendre et la dernière braise, on trouve des clous tordus pour les cabanes et les colliers des sorciers et, souvent, jambe cramée d’une poupée de la fête qui, pourtant, fermait ses yeux fragiles quand le feu d’artifice commençait ses pétarades.


Interventions à haute Voix n°17, "Feu/Flammes/Tison", février 1989


Le sexe d'Albert (inédit)

Michel Valprémy



Albert n'a jamais vu son sexe; ou cela- fait si longtemps qu'il ne se rappelé plus. Ce n'est pas un ventre rebondi qui l'empêche de regarder ses attributs. A son âge, Albert est resté svelte, élancé, d'une élégance dans l'habillement que personne ne lui conteste. Il ne se soucie pas exclusivement de sa mise, il apporte, chaque jour, le plus grand soin à ses ablutions et ne néglige aucune parcelle de son corps. Albert n'utilise plus la baignoire, c'était trop risqué et douloureux. Allongé dans l'eau il fixait le plafond la nuque renversée sur la céramique, la position manquait de commodité. Il opta définitivement pour la douche, plus revigorante, plus saine et somme toute moins hasardeuse – il suffit de tenir la tête droite. Albert ne se lave jamais à mains nues en frottant directement le savon sur la peau, il use d'un gant qu'un élastique (rarement un cordon) maintient étroitement serré à son poignet. Albert ne souffrirait pas de toucher ou même de frôler sans protection ses parties génitales. Quand il est rincé, il endosse un peignoir en tissu éponge, retire le gant mouillé pour enfiler des moufles qu'il a lui-même confectionnées, et qu'il conserve jusqu'à ce que son pantalon soit attaché.
Albert ne parle jamais de sa maladie mais d'une affection chronique, expression qu'il juge suffisamment alarmante, sans être explicative, pour lui permettre, au regard de sa famille ou de la communauté, des malaises subits, des départs impromptus et des distances dont la dignité, l'absence de plaintes ou de légitime révolte forcent 1'admiration. Albert, lui-même, ne se mésestime pas; se sachant incurable, unique précision sur son état qu'il avoue publiquement, il affecte un sourire résigné, prend des nouvelles des petites misères de son entourage, n'est pas avare de pastilles.il plaint de toute son âme les tarés de naissance, les diabétiques et les épileptiques, fustigeant à l'occasion hypocondriaques et pervers, personnages jugés ennuyeux pour les premiers, répugnants pour les seconds.
Il est vrai qu'Albert depuis une décennie a atteint à une véritable sérénité. La peur d'un incident de parcours, un prurit inguinal, le gant qui glissait, le dégoût inextinguible qui en découlait, les fièvres et les suffocations, l'ont très vite contraint à déployer des trésors d'ingéniosité pour éviter 1'irréparable. De fait, les grandes crises disparues, seules quelques nausées vite estompées lui rappellent encore, au moment des mictions, le calvaire de son existence passée.
Pour uriner Albert s'assoit sur la cuvette, ne secoue jamais son sexe. Quand il a terminé, il tamponne le méat avec du papier hygiénique plié en triple épaisseur. Albert dut attendre plusieurs années pour constater qu'il ne relâchait son sphincter urétral qu'après avoir prononcé les mêmes mots, sous la forme d'une douce incantation: "JE TE L'AVAIS DIT… ÇA Y EST...JE SUIS BIEN… JE TE L'AVAIS DIT... ÇA Y EST... JE SUIS BIEN... " Albert comprit que la longueur de ses stations dans les toilettes dépendait moins de son aversion pour son pénis que de ce leitmotiv qui, sans se développer, s'étirait sur plusieurs minutes. Mais, privé soudain de l'obsession de son existence, bizarrerie sublimée en stigmate, il ne chercha que très brièvement à se défaire de ce nouveau travers en formulant, au hasard de 1'inspiration, quelque sésame aléatoire voué d'avance à 1'échec. Albert renonça à ses investigations, il n'avait pas fait, du reste, un grand bond en avant. Il s'était contenté de remarquer qu'une scène de sa petite enfance affleurait, diapositive floue et tremblante, alors que confortablement installé, genoux serrés, sur le siège des cabinets, et détaillant pour la millième fois une reproduction du Portrait du fils Ari d'Odilon Redon accrochée sur la porte, il commençait sa litanie. C'est l'été. Albert est accroupi sur le carré de terreau du potager en face d'un garçon plus âgé que lui .Ils font de conserve leurs besoins. Le jeune homme exige quelque chose, lui prend la main.
Pour Albert les difficultés commencent quand, hors de chez lui, et bien qu'il soit capable de se retenir plus longtemps que le commun des -fa-mortels, une obligation pressante l'oblige à la satisfaire sur le champ. Les lieux publics lui font horreur, particulièrement les latrines dites à la turque. Malgré le papier de soie glissé en permanence dans la poche intérieure de son veston, il lui répugne, debout, d'avoir à extirper son sexe, n'ayant pas le loisir, comme en pleine campagne, d'ôter en toute tranquillité pantalon, caleçon, de refuser l’inconfort de la position à croupetons. En outre, 1'éventualité, derrière la porte, d'une présence prête à frapper, à 1'interpeler, lui est intolérable, toute précipitation dans l'énoncé de sa formule l'empêchant d'arriver à ses fins. Mais, plus que tout, bien qu'il ne les lise pas, Albert redoute les graffiti obscènes, les rendez-vous indécents qui encombrent les murs et qui contrairement au portrait d'Odilon Redon, apaisant comme un paysage tranquille, familier, le condamnent à l'échec et au vomissement,
Albert en effet éprouve "une sainte phobie", c'est son expression, pour des blagues, des galéjades et toutes sortes de plaisanteries dont le récit, convenable au départ, dégénère couramment en chutes scabreuses. Dans les salons de dames au-dessus de tout soupçon quant à leur moralité, le thé agit parfois comme un aphrodisiaque, quelque parente d'un militaire de carrière finit, sans le vouloir, par sombrer dans la gaudriole ou, rarement à dire vrai, par entonner les premières mesures d'une chanson de corps de garde. Albert, qui fut exempté de ses obligations pour cause de troubles nerveux, fait taire la dévergondée quitte à passer pour un raseur, ce qui ne manque pas d'arriver. Mais, par compassion pour ce grand malade, célibataire de surcroît, on se doit de l'inviter, d'adoucir ses maux et sa solitude. A l'exception de ces réunions d'amies, Albert, qui vit de ses rentes, ne quitte pas son apparternent.il ne va ni au théâtre ni au cinéma, il déteste les jardins, les fermes, appréhendant les escargots, les limaces, les pis des vaches. Il ne mange jamais au restaurant tremblant de découvrir sur le menu le mot saucisse accouplé aux lentilles, son plat de prédilection. Albert ne lit pas, il a dénoncé son abonnement à "La Vie du Train" depuis qu'un humoriste se plaisait à dessiner des cheminots fort dévêtus.
Néanmoins Albert connaît le plaisir. Le dimanche, le plus souvent un dimanche sur deux, après la vaisselle de midi, Albert se fait les ongles. Son nécessaire, un étui précieux damasquiné, contient des instruments délicats dont l'acier et l'ivoire, minutieusement sculptés, rivalisent d’exquisité. Albert, après avoir trempé ses doigts dans une coupelle d'eau citronnée, use des ciseaux, de la lime, du polissoir, sourit si aucun albugo ne trahit la perfection de la surface cornée, si les dix lunules, au risque d'un peu de sang, sont très apparentes .Ensuite il glisse ses mains dans des moufles identiques à celles qu'il utilise après sa toilette, à l’exception de la partie réservée au pouce, conçue comme s'il s'agissait de mitaines. Albert s'allonge sur son lit et, les yeux au plafond, dénude son ventre sur lequel il place une serviette pliée en deux. Puis, il observe longuement les ongles de ses pouces, choisit le plus impeccable, l'approche de sa bouche.

Indédit

samedi 7 juillet 2012

Le rêve de Léo (inédit)

Michel Valprémy

pour Elle 

La mère de Léo n'est pas vieille. Elle n'est pas grande. La mère de Léo est belle, souvent très belle. Léo rêve de sa mère. Léo, elle, est très grande (belle aussi et jeune encore), plus grande que moi, beaucoup plus grande que moi. Mais je n'ai rien à faire dans cette histoire ou si peu. C'est-à-dire que Léo rêve chez moi. Léo rêve de sa mère dans le lit de ma grand-mère. Ma grand-mère n'a rien à faire dans cette histoire. Elle est morte. Elle n'est pas morte dans le lit où rêve Léo. Elle est morte dans un autre lit. C'était peut-être le même lit, on l'avait alors changé de place. Il y a longtemps que je n'ai pas rêvé de ma grand-mère, mais ça n'a pas d'importance dans cette histoire. C’est Léo qui rêve de sa mère. Je ne connais pas sa mère. Léo aime beaucoup sa mère. Je connais Léo depuis très peu de jours. On a grandi ensemble séparément. Ça ne s'explique pas. La mère de Léo fait l'amour. Elle vient de faire l'amour, elle a fini de faire l'amour. Sur son cou une veine bat très fort, très lentement. Elle a fait l'amour dans un lit bateau. Ce n'est pas une image. C'est vraiment le nom du lit. Le même lit que celui de ma grand-mère, celle qui est morte. L’homme avec qui la mère de Léo a fait l'amour est grand et jeune, beaucoup plus jeune qu'elle. Il a peut-être l'âge de Léo. Il est hors de question que ce jeune homme soit moi. Je suis beaucoup plus petit que tout le monde ici. Léo ne distingue pas le visage du jeune homme. Il ne faut rien en déduire. Il n'a pas de front, de bouche, de regards mais, on sait, Léo sait, qu'ils existent parfois, pendant l'amour ou certains matins juste après la brume. Léo dans sa tête répète : "II est cajoleur il est cajoleur." Sa mère ne lui a rien dit. La tête du jeune homme repose sur le sein gauche de la mère de Léo. Le jeune homme est blond. Léo pourrait le jurer. Léo voit le sexe du jeune homme long et fin, elle ne peut rien ajouter. Le lit ne tangue pas. Il est au milieu d'un champ de blé très vaste, sans arbre, sans haie, sans muret et il ressemble au champ de blé de ma grand-mère. Du blé à perte de vue, coupé. Léo imagine la mer, très loin, sur la gauche. Elle respire très fort. Il n'y a pas d'odeur. Ni l'odeur de l'amour ni l'odeur de la mer. La mère de Léo a disparu, elle a fondu dans les draps et le blé. Elle n'est pas morte, elle a fondu. On ne la reverra plus, c'est impossible, ça va trop vite. Léo est nue, couchée sur le blé. Il n'y a pas de griffures sur son corps. Elle n'a pas de cheveux, pas de poils, pas la moindre touffe. Aucune ombre sur son corps. Elle est partie il y a longtemps. Il faisait froid. C’était sans doute en février. Elle ne se souvient de rien ou d'un grand feu, d'une sculpture cassée, d'un feu surtout. Le jeune homme se lève. On ne voit plus son sexe, mince et long. Il s'avance vers elle, il tend la main vers elle. Il va la toucher. Elle ne sait pas si elle a vraiment envie qu'il la touche. Elle n'a pas peur. Il va la toucher. Une plume ne passerait pas entre leurs peaux. Elle ne va pas crier. Les doigts du jeune homme se fendillent, se cassent et tombent, un à un, dans le blé coupé. Tout le champ s'embrase, jusqu'à la mer que l'on ne voit pas, que l'on n'a jamais vue. Léo sourit.

Inédit, septembre 1982

Toulouse Lautrec

Michel Valprémy




LPDA n°15, avril 1985

Le Pied-bot (inédit)

Michel Valprémy



Elle est là, au même endroit ! Monsieur Louis la voit, cesse de chantonner, pousse un soupir de soulagement, remarque que son lacet est défait. La crotte est là, dans l'escalier, la même crotte, au même endroit. Cela fait plusieurs mois qu'il remarque, aussi, que son lacet est défait, le même lacet, celui de la chaussure droite. Monsieur Louis remarque ce détail dans l'escalier, jamais avant. Ce n'est pas la même crotte puisque Juliette l'enlève chaque matin. Il faudrait être monstrueux pour envoyer un coup de pied dans le ventre du chat.
Si Monsieur Louis remarque que son lacet est défait, ce n'est pas qu'il hésite dans l'escalier. On y voit suffisamment à sept heures trente du soir. Peu lui importe, d'ailleurs, mais il ne le ferait pas exprès, de poser le pied sur la crotte, de glisser ou de tomber. En homme prévoyant, Monsieur Louis ne se laisse pas démunir, chaque premier lundi du mois il renouvelle sa réserve de lacets.
Le chat de Juliette choisit toujours la septième marche. Monsieur Louis a la manie de compter toutes les marches : 24 chez sa mère, du rez-de-chaussée au premier, 47 pour accéder à son bureau, 159 plus 17 plus 2 pour atteindre le sommet de l'Eglise Sainte-Marthe.
Monsieur Louis a appris à compter avec grand-mère Héloïse, provinciale nantie jouant à la préceptrice. La nourrice serrait le pied de Monsieur Louis dans sa bottine orthopédique qu'elle ornait d'un nœud à rosette double. Héloïse surveillait l'opération ; puis, tenait Louis par la main pour l'aider à descendre et monter les dix marches du perron, sur lesquelles, à la craie, elle avait inscrit les chiffres adéquats. Monsieur Louis n'a pas oublié la voix d'Héloïse. Elle articulait chaque son avec force grimace. D'abord claironnant, le timbre diminuait d'intensité pour dessiner une ligne mélodique incurvée, grasse, s'achevant par un ornement pointu, une sorte de virgule musicale et interrogative. C'était alors au jeune Monsieur Louis d'imiter au mieux ce qu'il venait d'entendre. A chaque station leurs rires fusaient, un voisin, un jardinier, la femme de chambre battaient des mains. Monsieur Louis oubliait la brûlure de son pied. Mais un jour, prétextant que cela faisait sale, que la cause était perdue d'avance, Héloïse donna l'ordre au domestique d'effacer les traces de craie qu'il ravivait chaque matin ; si le temps permettait à Madame de s'occuper de ses rosés ou de déjeuner sous les tilleuls.
Le chat de Juliette ne se trompe jamais de marche, il est pourtant vieux et pelé. Parfois, en partant au bureau, Monsieur Louis rencontre Juliette sur le palier, le balai et la pelle dans une main, la poche de sciure de bois dans 1'autre. Monsieur Louis s'applique à lui sourire, à la rassurer, à lui faire comprendre, à demi-mot, que c'est sans importance. Il n'ignore pas que les voisins se plaignent, que, devant eux, Juliette n'hésite pas à malmener son chat en agitant le chiffon à poussière. Il se peut qu'en cachette elle le prive de lait et de viande, qu'elle le tire par la queue, lui rompe l'échiné, le martyrise pour de bon. Mais Monsieur Louis refuse, avec un geste d'irritation qu'il regrette incontinent, que Juliette s'agenouille pour renouer son lacet.
Si, rentrant un peu plus tard que d'ordinaire, Monsieur Louis, à cause de l'éclairage défectueux, ne distingue pas immédiatement la crotte, son cœur se met à battre très fort.

Inédit

Le matelas de chair

Michel Valprémy



Entre tous, je suis le plus gros, le plus gras, l’énorme poussah. Personne ne m’égalera. Jeannot et Luc sont menus comme des haricots verts, un peu ridicules à voir quand ils se baignent. Je ne me déshabille jamais, ils rougiraient de leur ventre creux. La sècheresse n’en finit pas cette année. Je reste à l’ombre de peur de fondre. Je les surveille. Ils brassent l’eau de la rivière, s’aspergent en riant, collent leur bouche l’une sur l’autre, glissent leurs doigts trop fins entre leurs jambes, écartent leurs fesses étriquées pour regarder de plus près. Je mange, je ne perds pas de temps. Ça leur fait plaisir. J’ai promis, en dehors des repas, d’avaler, toutes les heures, quatre tartines de pain beurré. Ils ont leur plan. C’est une surprise, la surprise du matelas de chair vivante.
Les groseilles à maquereau éclatent. Le soleil grille la prairie. Plus je bois, plus je sue. Je vais au rendez-vous. Mes cuisses se chevauchent, brûlent. La gourde est vide. Au fond du verger, en pleine lumière, Jeannot et Luc, nus, jouent aux duellistes avec leur pipeau dressé vers le ciel. Leur maigreur fait pitié ; à pleurer. Ils se chatouillent. Ils disent qu’ils n’ont pas assez de quatre mains.
J’obéis. J’enlève mes vêtements. A leurs grimaces, je vois bien qu’ils jalousent mes rondeurs. Je fais le modeste. J’obéis. Je me couche sur le ventre, les bras et les pieds serrés. Jeannot et Luc plantent des piquets autour de moi, éraflent à peine ce qui déborde. Ils parlent beaucoup de la fatigue, de la chaleur. Ils doivent être comme suspendus dans l’air, la peau ne toucher que la peau. Les piquets ne sont là qu’en cas de maladresse, de chute. Ils s’allongent sur moi, gigotent, légers, bouillants et mouillés. Leur amour pour moi n’a pas son pareil.


Le Miracle tatoué n°1, juin 1990

Le Limier

Michel Valprémy



Le quartier quadrillé. Il fouille l'ordure, collecte grains de sable et perles vives. Sous la première pelure, il cherche la virgule de l'ongle, corne jaunie des fumeurs, poudre fuchsia du vernis. La piste est lisible à l'œil nu, sans loupe, sans pendule: les croqueurs sont venus groupés. Des suspects il surveille le chevauchement des syllabes. Mais, soudain, un poing imprévu écrase la pulpe déjà blette. Le limier ne joue pas au plus fin. D'autres légendes, foucades et drames sérieux, gonflent, désobéissent:

Une duègne pourfend le cœur d'un fiancé fou — les ancolies flétrissent.
Le salon ruisselle, sent le moisi, le sel mouillé — les larmes des servantes sont coupables.
Un édredon étouffe le guerrier vaincu — la plume éclabousse l'air, l'alourdit.
En côte, la dynamo pendouille, claque sur les rayons — des yeux moqueurs clignotent dans les arbres; on dira que le jus sur nos poignets est bave d'escargot.

L'enquête est exemplaire. Des listes longues jusqu'à demain corrigent les pertes de mémoire, quelques outrances de la geste. Dans le livre, l'histoire cicatrise; ce seront fibres et trémas, des ratures comme des barques, l'indécrottable pustule.
Une faillite: l'oiseau manque le chat au recel de l'infime. Sans dommage apparent, la chambre frissonne, s'étrécit. Un vent sopraniste mange les fenêtres. Les visages fameux désertent, la flamme fraude, l'encre grasseyé. Les nobles plafonds l'ennuient, les miroirs, les vitrines. Au pied d'un vase, l'artiste s'entortille. Le tapis ment jusqu'à la corde. Du loisir, alors, il rêve l'ascèse. C'est, sans erreur, la mélancolie.


Foldaan n°8, "Ligne de nuit", décembre 1987